Erika Burkart. Langsamer Satz. Mouvement lent. Trad.de Marion Graf. Editions d'en bas. 168 p.

Commencée il y a plus d'un demi-siècle, l'œuvre poétique d'Erika Burkart, reconnue en Suisse alémanique et en Allemagne par de nombreux prix, comporte à ce jour près d'une vingtaine de titres, auxquels s'ajoutent quatre romans, des récits et des proses.

A l'initiative de Monique Laederach, un premier volume de poèmes en édition bilingue, Minute de silence (L'Aire, 1991), en fait connaître des aspects aux lecteurs de langue française. Un second, qu'elle espérait faire suivre et qui lui est dédié, Langsamer Satz (Ammann, 2002), vient de paraître enfin, dans une traduction heureuse et d'une justesse remarquable.

Erika Burkart le publie à 80 ans et y exprime une nouvelle fois, avec une ferveur sereine, ce qui lui importe et l'anime. Elle s'inspire pour cela des motifs les plus communs, l'automne et l'hiver, le vent dans les arbres, l'envol d'un oiseau, une étoile filante, le jardin du soir. Leur évocation illumine des moments de présence au monde. Comme le suggère au seuil du livre l'image d'un homme en marche «/sous un ciel de vertige», et dont «la marche est le chemin/», ces moments s'inscrivent dans un mouvement qui transcende. Tout au long du livre, le leitmotiv de l'arbre vient en rappeler la portée: «/entre ciel et terre/les arbres se dressent comme des signes:/temps visible/dans la poussière des misères quotidiennes/vie/reconnue/».

En ses trois parties, le recueil esquisse ce parcours. De l'arbre «/sanctuaire selon les plans/du maître des racines et des couronnes/» à l'arbre ultime né du souvenir, il mène à une intériorité croissante. Dédié d'abord à une réalité élémentaire, le poème, sans jamais s'en éloigner, s'attache davantage aux sentiments et à la pensée. Et enfin, à distance, conjure la tristesse et la mélancolie «/quand le ciel descend», en recréant et vivant par la mémoire.

Des strophes et des séquences brèves, limpides et d'une sensibilité vive tracent un chemin fascinant. Par le subtil entrelacs des motifs et des thèmes, des ruptures imprévues, des questionnements déroutants: «/Que dire aux morts?/», «/Qui sommes-nous, ici/». Toujours, le lecteur est mis en éveil. Telle affirmation rend perplexe: «/Quand meurent les arbres/l'esprit reste orphelin». Tel constat laconique frappe par une noirceur implacable: «/Illusion: aucune/tristesse totale/». Une apparition dont la beauté appelle une langue étrangère ravit et fait sourire: «/Améthyste émeraude/... Lui, il pavone del Conte/».

«Penchée sur les ans», Erika Burkart recueille les images d'une réalité intense et ce qu'elles éveillent dans la conscience. De l'observation de la nature, elle tire des merveilles. Ce qui s'offre aux yeux de tous donne lieu à des plongées profondes et ramène aux conditions de l'être.

En quelques traits lumineux, avec la précision la plus fine, un tourbillon évoque les errances, la petitesse, et l'unicité: «/Flocon monade, étoile étourdie/». Un papillon qui se débat dévoile le drame de la finitude avec une émotion pudique: «comme il se ferme, le chatoyant, le pâle/quand la poussière le reprend/». Un oiseau dans le ciel ouvre dans le souvenir l'espace de la liberté: «/je m'envole/plus loin que l'horizon,/là-bas, dans mon enfance/commençait la mer/». Et le mutisme d'un paysage hivernal fait songer au miracle de la création: «/Cette métamorphose/quand le poète/dit la magie de la neige/quand la neige/parle toutes les langues du silence/».

Une magie essentielle: au-dehors, «/la grisaille/des noirs graduels au terme/d'un siècle/qui refoula les âmes dans l'abîme/». Tandis que dans le poème, encore, une voix «/aimant la terre» et célébrant ses nourritures, les offre en partage: «/Une eau dorée baigne les chaumes/chaque paille une lumière/Régal des yeux; nous buvons/». Des vers prenants, harmonieux et purs: «lento, lento/avant la nuit/».