Philippe Jaccottet. Ce peu de bruits. Gallimard. 121 p.

Philippe Jaccottet. Le Cours de la Broye. Suite moudonnoise. Empreintes. 71 p.

Poète, traducteur, critique: publications à l'appui, Philippe Jaccottet démontre ce printemps que les trois modes d'écriture qu'il a toujours pratiqués de front gardent pour lui toute leur actualité. A côté d'un recueil poétique chez Gallimard, il publie la traduction intégrale des Elégies de Duino de Rilke (voir ci-dessous) et une anthologie de poètes romands pour un éditeur zurichois.

Mais la véritable surprise est un substantiel petit recueil évoquant ses tout premiers souvenirs d'enfance, à Moudon. Pour comprendre ce que cette publication peut avoir d'inattendu, il convient de rappeler quelques traits de cette œuvre qui, au fil des années, s'est imposée bien au-delà des frontières du monde francophone.

Jaccottet publie ses premiers poèmes pendant la guerre et l'immédiat après-guerre, sous le parrainage de Gustave Roud. En 1946, il quitte Lausanne, où il a terminé ses études, et s'installe à Paris; il y travaille pour l'éditeur Mermod, tout en se lançant dans une carrière de traducteur et de critique littéraire. Comptent parmi ses amis Giuseppe Ungaretti, Francis Ponge et le traducteur Pierre Leyris, et de nombreux poètes de sa génération.

En 1953, il se marie et s'installe à Grignan. C'est là, à la faveur de la rencontre décisive du paysage de la Drôme, que se précise sa poétique: l'introspection et l'emprise de la mort, présentes dans ses premiers livres, font place à une attention renouvelée au réel, menace et merveille, violence et légèreté, indissociablement. L'expérience de Jaccottet a ceci de particulier que l'émotion éprouvée devant certains paysages - par exemple un verger en fleurs, un torrent, la lumière des saisons - est capable de tenir en échec l'effroi et le désespoir.

Le poète, qui n'a rien d'un exalté, bien au contraire, ne cesse de s'interroger, scrupuleusement, sur les raisons de cette émotion, et sur la possibilité de traduire le monde, avec ses deux versants, dans le poème. Ainsi, dans presque tous ses livres, description et réflexion vont de pair. Loin de fuir l'histoire ou la condition humaine, Jaccottet risque le pari de dire que leur dureté n'est peut-être pas leur seule mesure. De résister, lucidement, simplement, sans effet de style, au nihilisme.

A chaque nouvelle étape, aux épreuves successives qu'infligent les ébranlements de l'Histoire, l'âge, le deuil, au prix souvent de périodes de découragement et de silence, il s'agit de reprendre la parole, de lui rendre son pouvoir de vérité: tantôt proche d'un chant murmuré, comme dans L'Ignorant (1958), tantôt fulgurante de brièveté, comme dans Airs (1967), tantôt prose réflexive, (La Promenade sous les arbres, 1957; Paysages avec figures absentes, 1970), tantôt éclats et discontinuité, dans les Carnets (La Semaison, plusieurs volumes dès 1963)... Proses et poèmes, donnés dans les premiers livres comme deux formes d'expression distinctes, se mêlent étroitement depuis Cahier de verdure (1990) et jusque dans les recueils les plus récents.

Les deux recueils publiés ce printemps sont des livres de l'âge. Jaccottet, qui fêtera cette année ses 83 ans, a atteint «ces zones périlleuses» où la mort frappe les proches, parents ou amis de toujours. Ce peu de bruits s'ouvre sur un bref «Obituaire», à la mémoire de dix amis disparus entre 1999 et 2001. Ce qu'il nous offre ici, ce sont des «bribes ultimes sauvées dans un ultime effort du désastre, comme par quelqu'un qui, se sentant glisser sur une pente de plus en plus scabreuse, se raccroche aux dernières maigres plantes assez tenaces pour le retenir encore quelques instants au-dessus du précipice».

Dans la suite intitulée «Notes du ravin», le poète, qui côtoie la maladie de deux vieux amis, pose à côté de leur déchéance et de la tristesse qu'elle inspire, avec une infinie délicatesse, les couleurs et leurs nuances, les bruits de la vie, le rire d'un enfant, la lumière laineuse de la fin de l'été, et les fétus légers de rêves, ou de notes fugitives («paroles tenant à la terre par leurs tiges invisibles»), et parfois, même, d'un bref poème.

Pour la première fois, Jaccottet traduit en mots le chant du rossignol, «comme si, après quelques pas hésitants, la voix montait en douce vrille d'eau dans l'ouïe et dans le ciel». Quelques dizaines de pages plus loin, en un mouvement caractéristique, il revient sur cette notation, l'interroge, la commente, puis la développe, la rapprochant d'un texte de Keats, puis de Rilke; le lecteur retrouve Jaccottet au plus près de lui-même dans cette méthode d'écriture où se rejoignent la sensation vive, la confiance faite aux mots et à leur pouvoir musical, l'ouverture critique et l'autoréflexion.

Aux quelques «bruits» secourables recensés dans ce volume viennent s'ajouter, comme autant de précieux viatiques, la musique (Schubert, di Lasso) et la poésie, dont les réminiscences - échos de lectures, relectures ou découvertes récentes - se font plus pressantes encore dans les dernières parties du recueil: Senancour, Leopardi et Handke, Skacel, Chateaubriand et les haïkus, et, en guise de coda, Kafka.

On l'aura compris, la poésie de Jaccottet se joue tout entière dans l'inquiétude du présent. La construction autobiographique, la rétrospection n'y ont pas de place. D'où la surprise du recueil publié ce printemps, Le Cours de la Broye, où le poète évoque ses lointains souvenirs de Moudon, sa ville natale qu'il a quittée à l'âge de huit ans. Et, aussitôt, cette deuxième surprise: loin de tout attendrissement, ce livre nous place au cœur de l'aventure poétique de Jaccottet. Car l'agencement du volume, concerté d'une main légère et rigoureuse, illustré de documents, fait miroiter les mêmes souvenirs ténus, en très petit nombre d'ailleurs, d'une page à l'autre, dans des textes d'époques et de statuts différents.

En ouverture, un court récit de jeunesse écrit semble-t-il sous l'effet de lectures de Tchekhov: à la faveur de son premier retour à Moudon à l'âge adulte, peu après la guerre, l'auteur y croque avec une belle vivacité quelques tableaux de la vie provinciale; la Broye a débordé, on parle encore des inondations du printemps et des lits de fer qu'elle charriait... un grand chien jaune dort sur le gravier d'une belle demeure... des familles sont ruinées, des jeunes filles montent en graine... on retiendra surtout ici la tendresse du poète pour une tante excentrique et germanophile, mi-fée, mi-sorcière, qui, dans le décor wagnérien de son logement, initie le petit Philippe aux légendes des Nibelungen et dont il héritera un énigmatique talisman...

Fascinante, la deuxième partie, «Bribes commentées», où Jaccottet recopie et glose, en 2007, des poèmes anciens ou des pages de Carnets dans lesquels affleurent quelques-unes des images de la petite enfance - aucune anodine - que nous venons de découvrir dans le texte de jeunesse. Suivent trois brefs compléments, dont le récit d'un retour à Moudon, en 2001, pour y recevoir un prix littéraire: deux journées comme un cadeau inespéré où des débris de mémoire enfouie refont surface, faisant naître en lui, nous dit le poète, le désir de recueillir le petit «ballot d'images» qu'il nous livre ici. Le volume se referme sur une prose de 1977, «Dernière visite à Roud», hommage au poète de Carrouge, l'ami et l'interlocuteur de toute une vie, mort à Moudon en 1976.

En 2005, une exposition richement documentée, à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne, permettait de mesurer l'importance des années lausannoises dans la formation de Jaccottet; le poète lui-même y ajoute aujourd'hui, avec cette excursion dans ses années moudonnoises, un chapitre inattendu et l'esquisse d'une poétique de la mémoire.