Histoire

Mais qui est le poète Carl Spitteler, cité par le président chinois?

Dans un texte envoyé aux médias suisses, Xi Jinping évoque l’écrivain bâlois, figure importante au début du XXe siècle, prix Nobel de littérature en 1919 et tombé dans l’oubli depuis

«Comme disait le grand poète suisse Carl Spitteler, prix Nobel de littérature, le plus grand bonheur est de «trouver des amis avec qui on partage le souffle comme le destin». Cette phrase se trouve au début du texte envoyé aux médias suisses par le président chinois Xi Jinping. En visite officielle en Suisse, le chef d’Etat rend ainsi un appréciable hommage aux écrivains du pays hôte. Sans se douter sans doute que l’écrivain en question est tombé dans l’oubli depuis de longues décennies. Et ce malgré un prix Nobel de littérature reçu en 1919, le seul à ce jour remis à un écrivain suisse. On peut noter d’ailleurs que cette récompense suprême ne prévient pas de l’oubli littéraire en Suisse mais que c’est sans doute elle qui a permis à Carl Spitteler d’être cité par le président chinois.

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Tuteur à Saint-Pétersbourg

Mais qui est Carl Spitteler? Né à Liestal près de Bâle en 1845, il est mort en 1924 à Lucerne où un quai du bord du lac porte son nom. Après des études de droit et de théologie, il devient tuteur à Saint-Pétersbourg en 1871. C’est en Russie qu’il écrit son poème épique «Prométhée et Epiméthée». Il le publie à compte d’auteur en 1881, de retour en Suisse. Le texte ne rencontre aucun écho. Il devient enseignant, collabore à plusieurs journaux. Et continue d’écrire. Des poèmes épiques toujours, son genre de prédilection et des romans: «Gustave» en 1892, (traduit en français en 1920), «Le Lieutenant Conrad» en 1898 (traduction française en 1915). Il gagne une belle notoriété en Suisse alémanique et romande. Ainsi que l’indépendance financière grâce à la fortune de sa femme.

Freud transporté

Mais c’est l’engouement du chef d’orchestre autrichien Felix Weingartner pour son vaste «Printemps olympien» en quatre volumes qui le fait connaître au public allemand et international, à partir de 1900. Son roman «Imago», sur l’initiation d’un jeune homme en proie à une chimère amoureuse, est loué pour sa justesse psychologique par Carl Jung et transporte Sigmund Freud au point qu’il emprunte le titre du roman pour sa revue de psychanalyse en 1912.

La Première guerre mondiale lui fait quitter sa position de «poète au-dessus de la mêlée». Dans une Suisse déchirée entre les positions allemandes et françaises, il prononce, le 14 décembre 1914, un vibrant plaidoyer en faveur de la neutralité, du respect des minorités et de l’unité du pays, connu sous le titre «Notre point de vue suisse».

Nicolas de Flue du XXe siècle

Pour Peter Utz, essayiste, professeur de littérature allemande à l’Université de Lausanne et fin connaisseur de Carl Spitteler, ce discours n’a pas dû être étranger à l’obtention du prix Nobel en 1919: «Au lendemain de la guerre, il était l’écrivain qui avait eu le courage de défendre une voie pacifiste. En Suisse, en pleine «Défense spirituelle», ce texte fera de lui l’écrivain national dont le pays avait besoin, un Nicolas de Flue du XXe siècle». C’est bien ce texte et lui seul qui attire encore l’attention sur Carl Spitteler aujourd’hui comme lors du centenaire de la guerre de 14-18. Son œuvre littéraire est-elle injustement oubliée? «Je recommanderai «Imago» qui reste très juste. Et ses critiques littéraires à la NZZ que j’apprécie beaucoup. Ses grands poèmes épiques sont moins séduisants pour les lecteurs d’aujourd’hui», qui consacre un chapitre à Carl Spitteler dans son essai «Culture de la catastrophe. Les littératures suisses face aux cataclysmes», à paraître en mars chez Zoé.

Le centième anniversaire de son obtention du prix Nobel se prépare déjà à Liestal, sa ville natale. Qui sait, le président chinois a peut-être eu du nez et annoncé sans le savoir une redécouverte du poète oublié?


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