Récemment, peu de cinéastes ont émergé de façon plus frappante que le Chilien Pablo Larrain. A travers sept films en douze ans, il s’est imposé comme le chef de file d’une cinématographie en plein renouveau, créant sa propre société de production Fabula avec son frère Juan de Dios Larrain, sur le modèle d’El Deseo des frères Almodovar. Débarqué à Cannes dès son deuxième opus, «Tony Manero» (2008), il n’a plus quitté depuis les sélections de grands festivals, perçant commercialement avec «No» et «Gloria» (de Sebastian Lelio) puis remportant un Prix de meilleur réalisateur à Berlin avec «El Club» (2015). Enfin, 2016 aura été son année avec le doublé «Neruda» et «Jackie», le premier présenté à Cannes à la Quinzaine des réalisateurs, le second – tourné en anglais aux Etats-Unis, avec Natalie Portman en Jackie Kennedy – à Venise où il a remporté le Prix de scénario.

C’est dire si ce fils d’un couple de politiciens (de droite), né en 1976 à Santiago, est ambitieux et s’il est grand temps de le découvrir. Après sa trilogie politique consacrée à la dictature Pinochet («Tony Manero», «Santiago 73, post mortem» et «No»), dont on n’aura vu que le dernier volet porté par sa vedette mexicaine Gael Garcia Bernal, voici que les deux compères se sont retrouvés pour un «biopic» consacré à Pablo Neruda, incontournable figure nationale. On s’en souviendra, la dernière fois qu’on a vu ce dernier à l’écran, c’était dans «Il postino» (Michael Radford, 1994), en exil en Italie sous les traits de Philippe Noiret. L’épisode raconté dans «Neruda» se situe quelques années plus tôt, en 1948, lorsque le grand poète et futur prix Nobel de littérature, par ailleurs sénateur communiste, se vit forcé de passer dans la clandestinité après sa destitution et l’interdiction de son parti par le président Gabriel Gonzalez Videla. Mais s’agit-il bien du même homme?

Metafiction moderniste

Sous les traits rondouillards du comique Luis Gnecco, ce Neruda-là n’a en effet rien du grand homme d’un «biopic» hagiographique! Malgré tout son crédit d’artiste dévoué à la cause du peuple et opposé à l’impérialisme étasunien, c’est plutôt en privilégié noceur et cynique qu’on le découvre. Un narrateur le place même d’emblée dans le panier d’une classe dirigeante corrompue. Mais ce dernier est-il vraiment fiable? Lorsqu’il apparaît, on découvre qu’il s’agit du jeune policier chargé d’arrêter Neruda, un certain Oscar Peluchonneau (Gael Garcia Bernal). Commence alors une étrange traque qui voit Neruda et son épouse, la peintre Delia del Carril (Mercedes Moran), trouver refuge chez divers amis sans être trop inquiétés. Après une tentative infructueuse de passer en Argentine, Neruda trouve le temps de rédiger son fameux «Chant général», retourne au bordel et joue avec l’inspecteur en laissant des polars comme indices de son passage…

Malgré des moyens conséquents pour la reconstitution d’époque et un montage très rythmé, on aura rarement vu suspense plus mou! A l’évidence, quelque chose ici ne tourne pas rond, annoncé par cette étrange narration, ces scènes jouées sur différents lieux alternés, ces emprunts musicaux qui vont de Grieg à Penderecki en passant par Charles Ives («The Unanswered Question»). D’un côté, impossible de s’attacher à ce Neruda-là, suffisant et grotesque; de l’autre, l’absence de personnalité et l’inefficacité de Peluchonneau en font une menace bien vague. Et si ce séduisant ectoplasme n’était pas ce qu’on croit? Et si le gouvernement ne tenait au fond pas tant que ça à arrêter Neruda? Et si ce dernier voyait dans cette partie de cache-cache l’occasion d’alimenter son propre mythe, pour devenir à la fois un symbole de résistance politique et une légende littéraire?

Une complaisance suspecte

Lorsque, après 1h15 de ce petit jeu, le film révèle ses cartes de biopic moderniste, pour ne pas dire truqué, le spectateur se trouve devant un choix. Soit il sera bluffé par l’audace des auteurs (attention à ne pas oublier le scénariste Guillermo Calderon) et il se laissera emporter jusqu’à un final dans les neiges andines qui n’est pas sans rappeler «The Revenant» d’Alejandro Gonzalez Inarritu, soit on cale sérieusement – ce qui nous est arrivé. Déjà peu emballé par la photo volontairement «sale» et les personnages antipathiques, on y a surtout retrouvé certains travers typiquement latinos: un cinéma littéraire et verbeux, plus m’as-tu-vu que sincèrement inspiré, certes porté sur une complexité métafictionnelle, mais avec une littéralité qui le pousse à dire ce qu’il aurait pu nous laisser deviner.

Se méfier des chants d’amour d’un poète virtuose mais pas forcément exemplaire, du génie mystificateur d’un «monument» artistique et politique, pourquoi pas? Mais que l’on sache, Neruda n’avait rien d’un Borges ou d’un Bolano, ce qui renvoie tous les lauriers au seul cinéaste lui-même. Du coup, entre sa baudruche stalinienne et son facho inexistant, il n’y a bientôt plus rien qui accroche dans ce film ivre de son propre génie. Rien sinon une certaine complaisance pour la corruption, la salissure et le grand flou, qui appelle une certaine méfiance en retour.


** Neruda, de Pablo Larrain (Chili – Argentine – France – Espagne – Etats-Unis, 2016), avec Luis Gnecco, Gael García Bernal, Mercedes Morán, Diego Muñoz, Pablo Derqui, Michael Silva, Jaime Vadell, Alfredo Castro. 1h47