Exposition

La poétique de l’espace selon Pierre Vadi

Au Centre culturel suisse de Paris, l’artiste invite à une promenade parmi des objets arrachés à la banalité. Chaque chose est l’indice d’une vie dont on ne sait rien mais qu’on s’amuse à deviner

La poétique de l’espace selon Pierre Vadi

Exposition Au Centre culturel suisse de Paris, l’artiste invite à une promenade parmi des objets arrachés à la banalité

Chaque chose est l’indice d’une vie dont on ne sait rien mais qu’on s’amuse à deviner

L’accueil est stridulent, jaune fluo, parois, sol et plafond, en haut de l’escalier qui conduit aux salles d’exposition du Centre culturel suisse de Paris (CCS). Après la pénombre en montant, les yeux n’ont pas le temps de s’habituer. C’est direct, astringent pour le regard comme du citron sur la langue. Au sol une affiche, jaune aussi. Fixée au mur sur la droite une longue étagère en résine noire supporte un objet sans identité précise. La pièce est coupée en deux par une paroi de plexiglas sur laquelle rebondit la lumière. De l’autre côté, par terre, un grand parallélépipède rectangle, noir aussi mais recouvert d’une espèce de liquide blanchâtre et figé, rappelle la disposition d’un lit bas. Et, comme prolongeant la première, une autre étagère accueille d’autres objets sans identité. Mais peut-être en ont-ils une? En tout cas, ils ont un nom, quelque chose à faire valoir plutôt qu’à dire ce que c’est, un titre: Les objets italiques. Leur auteur s’appelle Pierre Vadi, né en 1966.

Lorsqu’ils invitent un artiste à exposer au CCS, Jean-Paul Felley et Olivier Kaeser, ses codirecteurs, ne se contentent pas de lui proposer d’accrocher ses œuvres aux cimaises ou de les répartir au sol. Ils lui permettent d’organiser l’espace de telle manière qu’il s’agit souvent d’une œuvre nouvelle qui engloberait toutes les autres. Plus qu’une simple exposition, un exposé, une histoire racontée dont le visiteur aurait le loisir de deviner ou d’écrire lui-même les détails, voire une déclaration d’intentions.

L’entrée en matière de Pierre Vadi paraît brutale. En réalité, c’est un franchissement. Avant, le visiteur est encore dans le monde des choses ordinaires. Après, il est dans le monde de Pierre Vadi que résume cette salle dédoublée, avec ce côté et l’autre, en deçà et au-delà de la vitre qui sépare mais qui relie par le regard. Entrez, entrez, spectateurs, pour connaître des choses qui ne sont pas tout à fait ce qu’elles sont, mais presque!

Passé l’éblouissement du jaune fluo, Pierre Vadi conduit le voyage en guide aimable. C’était juste pour commencer, la lumière s’apaise et l’espace semble se dilater. Dans la grande salle, au milieu du parcours, un cercle de béton sombre granuleux où apparaît en relief le bois du coffrage, un cube noir, une petite sculpture bizarroïde qui évoque, pour ceux qui la connaissent, la tour Einstein de Potsdam et, dans l’épaisseur d’une paroi, un jardin d’intérieur coloré par des lumières rouges. Ensuite, Pierre Vadi nous fait suivre un tuyau tordu selon des angles qui indiquent un parcours erratique, Paris, c’est son titre, c’est aussi la marque de fabrique que l’on peut lire sur le métal… Il suffit de suivre, et d’avancer d’objet en objet pour que cela devienne familier, tranquille. Un espace propice aux rêveries et quelques fois aux réflexions.

«Déconcertant», «étrange», «désorientant», «improbable», les œuvres de Pierre Vadi sont souvent qualifiées ainsi par ceux qui les commentent. Ils parlent aussi d’«espaces fictionnels», comme s’il pouvait y avoir autre chose que de la fiction en art. Mais ce qui vient à l’esprit, c’est le titre d’un livre écrit il y a maintenant un demi-siècle, La Poétique de l’espace du philosophe Gaston Bachelard, qui décrivait la profondeur imaginaire des choses et des maisons, la richesse inépuisable des lieux dans lesquels on vit, la liberté qui s’y trouve malgré le train-train des obligations quotidiennes. Bachelard parle des armoires et des tiroirs, des caves et des greniers, du dedans et du dehors, de ces passages entre les objets qui font l’unité d’un espace habité, de ce qu’ils disent sans qu’il soit besoin de le préciser.

Ainsi, Pierre Vadi ne nous fait pas entrer dans une exposition, mais dans une maison abandonnée momentanément par ses habitants. Tout est à sa place, ordre et désordre dont il est impossible de connaître exactement la logique ni la raison. Une table, un lit, un fauteuil, un bibelot… Pourquoi ceux-là, pourquoi à cet endroit, pour quoi faire? De quoi s’agit-il? L’écho des choses ordinaires, des espaces ordinaires, est activé par les œuvres. Dans cette maison inconnue, chaque chose est l’indice d’une vie dont on ne sait encore rien, mais dont on s’amuse à deviner les joies ou les tourments avec un soupçon de culpabilité à cause de l’indiscrétion.

Il n’y a presque aucune œuvre au mur, quelques bricoles qui évoquent une intention décorative. L’essentiel est dans ce qui est posé, érigé sur le sol, mobilier dont la fonction échappe au visiteur car il ne le reconnaît pas et ne connaît pas ses propriétaires. Qui sont-ils? Que font-ils dans la vie? Comment vivent-ils ici, dans un endroit où il y a peu de choses et où chacune d’entre elles paraît pleine d’un sens qui ne se donne pas d’emblée au nouveau venu? Ces choses-là n’ont rien d’extraordinaire, si ce n’est qu’elles sont ici, exposées pour signifier, pour laisser voir comment une chose se remplit, comment elle se charge à la manière d’un fétiche, comment une succession d’opérations leur permet de passer de l’état d’enveloppe fonctionnelle à celui d’objet symbolique. Et comment, à la fin, les ayant apprivoisées, il est possible de les nommer.

Pierre Vadi a voulu que son exposition s’intitule Plus d’une langue , référence à un livre pour enfant où, explique-t-il, Barbara Cassin dit qu’«à travers nous, grâce à nous, c’est elle, la langue, qui ne cesse de s’inventer». Ce qui est vrai pour le langage est aussi vrai pour l’art tel qu’il nous le présente. Cet art ne lui appartient pas, mais il l’invente et, malicieusement, il nous invite à l’inventer.

Pierre Vadi, Plus d’une langue. Centre culturel suisse, 38, rue des Francs-Bourgeois, 75003 Paris. Rens.: www.ccsparis.com. Ouvert tous les jours sauf lundi, mar-ven 10-18h, sam-dim 13-19h. Jusqu’au 29 mars.

Plus qu’une simple exposition, c’est un exposé dont le visiteur aurait le loisir de deviner les détails

Tout est à sa place, ordre et désordre dont il est impossible de connaître exactement la logique ni la raison

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