Après la somme qu’était Terminus radieux (Seuil, 2014, Prix Médicis), Antoine Volodine revient avec un triptyque dont chaque volet reprend et renouvelle une facette de son œuvre, une des plus singulières et des plus fascinantes de la littérature contemporaine. Le premier déroule l’interrogatoire d’Eliane Schubert. Devant un interlocuteur distant qui réprime sévèrement toutes ses manifestations d’émotion, elle retrace l’aventure d’une petite troupe de théâtre ambulante.

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La Compagnie de la Grande-nichée, soudée par un idéal commun de justice et d’égalité, forgé dans la lutte et les camps d’une époque depuis longtemps révolue, parcourait un territoire «immense et infini», dans une zone de froid, de rocailles et de lacs. Les comédiens s’arrêtaient dans des villages perdus – Abaradzaï, Kroumel, Gartchavra, Burg-Hodol – le long des chaînes du Djadjil, au pays des «Douze Ciels Corbeaux» où subsistaient encore les vestiges d’un Parti.

Devant des habitants «rares et taciturnes qui toujours sentaient la laine crasseuse, les moutons, le feu», ces «golems porteurs de parole» jouaient des saynètes médiévales, des bribes d’agit-prop, de vieilles pièces de boulevard et parfois des «vociférations étranges», hurlées, «rauquées» ou murmurées par des femmes, des appels à la guerre transmis par des aïeules: «AVEC FRACAS AVANCE SANS LE CŒUR QUI BAT! ATTEINS LE SEIZIÈME SANGLOT SANS LE CŒUR QUI BAT!»

Cavaliers sauvages

Ces steppes, ces pays de loups et de vautours, ces grands-mères un peu sorcières, ces résidus tenaces d’idéologie socialiste périmée sont familiers aux lecteurs de Volodine. Ce sont des images, des thèmes récurrents dont émanent, en dépit de la noirceur, une beauté et un humour pérennes. Déjà dans Le nom des singes et dans Le port intérieur (Minuit, 1994 et 1996), les personnages étaient soumis à un questionnement. Que cherche à savoir la voix neutre qui interrompt le flot du récit d’Eliane Schubert? D’où parle cette dernière? D’une prison? D’un au-delà? Ici, la frontière entre vie et mort est poreuse et elle l’a franchie sans le savoir. «Après le décès, les contraires n’existent plus», lui dit son interlocuteur.

D’une voix mesurée, elle raconte les horreurs qu’ont subies les comédiens, enlevés puis décimés par une bande de brigands et de brigandes. Ces sauvages cavaliers parcouraient les montagnes, pillant, violant, massacrant et s’entretuant plutôt que d’aliéner une miette de leur liberté. Pour se protéger, Eliane Schubert est devenue la favorite du chef. Elle a aussi fait alliance avec une brigande, Yee Mieticheva.

Femmes puissantes

Car il existe une solidarité entre femmes puissantes qui transcende les hostilités. Il peut aussi subsister des vestiges d’idéal égalitaire qui effacent la hiérarchie des genres, ce qui expliquerait les «frères sorcières». Après des épreuves inimaginables, Eliane Schubert reste seule à pouvoir témoigner. A la fin de son récit, condamnée au silence et à une marche éternelle, il lui reste le souvenir de la magnificence des paysages glacés, des éclairs de tendresse, la compagnie d’une minuscule araignée dans une flaque de lune et les «vociférations», ultimes «régurgitations» de sa mémoire.

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Le deuxième volet est composé de 343 de ces «vociférations» distribuées en 49 chapitres: les livres de Volodine sont imprégnés de discrètes contraintes chiffrées. Ces imprécations sont inspirées des Slogans (L’Olivier, 2004) de Maria Soudaïeva, une chamane sibérienne et coréenne à l’esprit dérangé que l’auteur aurait connue à Macao et dont il a traduit et préfacé le recueil. Apparemment dépourvues de sens, ces imprécations sont des appels à la résistance, à la lutte. Il s’en dégage, quand on les profère, une poésie étrange et âpre. «APRÈS L’INNOMBRABLE BATAILLE, REPRENDS LA ROUTE!»

Mille vies

Dans le troisième volet, «Dura Nox, sed Nox», on est immergé dans «l’espace noir», entraîné dans une spirale narrative vertigineuse qui tient du rêve et de l’hallucination. Composé d’une seule phrase de 121 pages, c’est un éblouissant exercice de composition musicale. Cette période suit les métamorphoses et les méfaits d’un personnage de conte. Il y avait déjà dans Terminus radieux un ogre de cette espèce: un être polymorphe, capable de s’introduire dans les rêves d’autrui ou d’envahir les corps pour s’en faire des enveloppes où continuer ses exactions pendant quelques siècles.

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Cette créature est un père incestueux, un tueur, anthropophage, violeur, malin, doué de mille vies, capable de ressurgir d’un exil de douze fois douze mille ans. C’est le «rossignol brigand» des contes russes, les bylines chères à Volodine. Il évolue dans un monde où les distinctions entre animaux et humains, entre hommes et femmes ne sont plus pertinentes. Il n’hésite pas à exécuter femme et filles merveilleuses, et aussi les «Sept frères corbeaux», les «Sept filles belettes», les «Sept mésanges mineures». Ses victimes, il les jette au fond du «cœur nucléaire» d’une centrale abandonnée. Car si la phrase nous entraîne dans un monde de légendes, celles-ci renvoient sans cesse au nôtre et aux désastres qui l’ont précédé au cours du siècle passé.

Auteurs emprisonnés

Il y a dans ce troisième volet une énergie dévastatrice, un humour noir, de l’autodérision, des inventions lexicales, des mots anciens, des énumérations baroques, de mauvaises blagues et des envolées lyriques. A la page 300, cet élan se fond dans le noir: «… il attendit d’abord que montât autour de lui une obscurité épaisse, puis». Ainsi s’achève en suspens le 43e livre «post-exotique», une œuvre issue, dit Volodine, d’un collectif d’auteurs emprisonnés, condamnés au silence, dont il est le porte-parole, avec trois autres hétéronymes – Lutz Bassmann, Manuela Draeger, Elli Kronauer. Leur bibliographie figure à la fin de Frères sorcières. Volodine lui-même en a signé vingt volumes, les autres respectivement cinq, treize et cinq. Quand ils atteindront le chiffre de quarante-neuf, ils poseront la plume et se tairont.

Ainsi s’achèvera un édifice fabuleux, avec ses «entrevoûtes», ses «narrats» et autres formes inédites, un cycle romanesque puissant dans lequel passe un souffle cosmique inégalable.


Antoine Volodine, Frères sorcières, Editions du Seuil/Fiction & Cie, 304 p.