Futur antérieur

Quand le poids économique du commerce des armes «légitime» certaines guerres

L’affaire Khashoggi met en lumière l’hypocrisie de l’Occident qui ferme les yeux sur le commerce des armes avec des pays en guerre comme l’Arabie saoudite, pour des raisons économiques. Thomas d'Aquin n’avait pas prévu ce cas dans ses réflexions sur les conditions d’une «guerre juste»

L’émoi international provoqué par l’assassinat de Jamal Khashoggi est en train de réussir ce que tant d’autres cris d’alarme ont échoué à faire: relancer le débat sur l’opportunité de vendre du matériel militaire à l’Arabie saoudite, étant donné l’usage que celle-ci en fait dans sa guerre du Yémen. Prenant tout le monde de court, l’Allemagne a déclaré suspendre ses livraisons, et Trump lui-même dit y réfléchir, ce qui n’est pas rien. La mort du journaliste pèserait donc plus que les civils tombés par «erreur» ou que cette menace de famine imminente, annoncée par l’ONU, qui pèse sur la moitié de la population yéménite. Certes, comme toutes les guerres, celle qui ravage le pays le plus pauvre de la péninsule Arabique a des origines complexes, qu’il serait trop facile d’imputer uniquement au royaume des Saoud.

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Le commerce des armes, raison ultime de la guerre?

Mais un conflit armé est également une réalité très simple: il fonctionne avec des armes, si possible sophistiquées, et leur raréfaction augmente donc sérieusement les chances d’arriver à une résolution pacifique. Pourtant, le poids économique des industries de l’armement est tel qu’il n’est guère probable de voir le mécanisme s’interrompre brusquement. Comment renoncer à une si bonne affaire, et aux nombreux emplois qu’elle génère? On a même l’impression depuis quelques années que la logique la plus élémentaire s’est peu à peu inversée: de moyen matériel qu’il constitue en principe, le commerce des armes est secrètement devenu la raison ultime de la guerre, celle qui lui donne sa légitimité discrète et présentable. Logique de bon sens. Allons au bout du raisonnement.

Le monde occidental (et pas seulement lui) se demande depuis des siècles ce qui rend une guerre «juste». Thomas d’Aquin est peut-être le premier à avoir tenté d’apporter une réponse articulée, de manière quasi juridique. Il aborde la question au second livre de son œuvre capitale, la Somme théologique (1265-1274), destinée à fournir une sorte de manuel philosophico-religieux aux étudiants de son temps. Etant entendu que la guerre en soi relève du péché et qu’elle est donc à proscrire, elle s’impose pourtant comme une réalité dérangeante à laquelle il faut s’adapter.

Les trois conditions d’une guerre «juste»

Y a-t-il alors des guerres licites? On trouve dans la Bible des arguments aussi bien pour que contre. Thomas propose donc une nomenclature rationnelle, qui s’appuie sur les réflexions antérieures d’Augustin. «Pour qu’une guerre soit juste, trois conditions sont requises»: 1. Elle doit être engagée par une puissance publique et non des particuliers, car seule la première a le droit de recourir à la force pour veiller au bien général. 2. Elle doit avoir une cause juste, qui procède d’un tort subi ou d’un mal à éviter. 3. Il faut que celui qui fait la guerre témoigne d’une «intention droite», veillant à promouvoir le bien et à éviter le mal.

Les générations suivantes n’ont pas manqué d’ajouter leurs conditions. La nôtre ne fait pas exception à la règle, en y apportant une note originale: pour qu’une guerre soit jugée licite, il faut qu’elle alimente le marché de l’armement de manière assez significative pour faire primer la rationalité économique (ou son apparence) sur les considérations juridiques ou humanitaires. Les armes, considérées sous l’angle strictement commercial, ont en effet la vertu étonnante d’effacer toute responsabilité, y compris pour qui s’en sert. On remarquera que cette source de légitimité a un net avantage sur les autres: c’est qu’elle les annule tous, là où Thomas d’Aquin et ses émules avaient la faiblesse de croire qu’un ensemble de conditions solidaires n’était pas de trop pour éviter la guerre.


Extrait

«D’après S. Augustin: «Celui-là prend l’épée qui, sans autorité supérieure ou légitime qui le commande ou le permette, s’arme pour verser le sang.» Mais celui qui, par l’autorité du prince ou du juge s’il est une personne privée, ou s’il est une personne publique par zèle de la justice, et comme par l’autorité de Dieu, se sert de l’épée, celui-là ne prend pas lui-même l’épée, mais se sert de l’épée qu’un autre lui a confiée. Il n’encourt donc pas de châtiment. Cependant, ceux qui se servent de l’épée en commettant un péché ne tombent pas toujours sous l’épée. Mais ils périssent toujours par leur propre épée; car ils sont éternellement punis pour avoir péché par l’épée, sauf s’ils se repentent.» (Thomas d’Aquin, «Somme théologique», trad. Institut Docteur Angélique, 2017)

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