Clope sur clope. Mathieu Amalric fume les blondes comme il respire. «Je n’arrive pas à penser sinon.» S’arrêter? Quelle drôle d’idée.

Elles entretiennent certainement, ces cigarettes, cette voix si particulière qu’il possède. Une tessiture grave et légère, façon baryton Martin. Quand il parle, Amalric enveloppe chaque mot comme si c’était le dernier, épelant chaque syllabe, délicatement, presque comme une caresse. Comme si le secret de la vie allait se dévoiler au détour d’une lettre.

Intensité. Mathieu Amalric fait le bonheur de ceux qui le rencontrent. Attentif, il ne donne jamais la même réponse deux fois. Il cherche un autre angle. Fouille dans les tiroirs de sa mémoire un souvenir oublié. Rouvre une porte longtemps fermée. Propose autre chose.

Avec ses grands yeux dont on dirait qu’ils vont lui tomber, il vous regarde, il écoute. «J’adore imaginer ce qu’il y a dans la tête des gens avec qui je parle.» Aïe. Fermer son esprit. On ne sait jamais, ça existe bien dans les films…

Il observe. Evaluation de la situation. Clope. Délibération. «Je suis là pour mes amis, les frères Larrieu.» Il continue avec douceur, lentement, en étirant les mots. «Je suis attiré par les cinéastes. Disons que ce n’était pas prévu que je joue dans des films. Ce n’était pas une envie, ce n’est pas comme ça que je suis tombé dans le cinéma.»

Entrée en matière, développement. Re-clope. «C’est grâce au cinéaste géorgien Otar Losseliani, qui est souvent venu à Locarno et que j’ai connu enfant… J’ai eu envie de réaliser des films, alors j’ai tenté une école de cinéma, que j’ai ratée, alors j’ai fait un court-métrage, qui était forcément très très mauvais.» Il rit. En quelle année ce court-métrage? «Ah, vous êtes dure là. En 1983, après mon bac?»

La parole. C’est ça la richesse de Mathieu Amalric, réalisateur français, acteur déjà retraité et beau visage anxieux du cinéma d’auteur. L’oralité. Se lancer dans une discussion à partir d’un petit rien. Un fil qu’on déroule, déroule, comme une petite pelote, pour arriver à un autre endroit inconnu forcément surprenant. Une parole raffinée et instinctive. Erudite et enfantine. Il la puise directement à la source de l’esprit. Ensuite, quand il écoute, ou quand il parle, Amalric regarde les mots descendre du cortex à la bouche. Il imagine leur petit bonhomme de chemin. «C’est fantastique.» Enfant de la lune, va.

Bien sûr que les mots ont leur importance chez ce héros ordinaire. Les mots des textes qu’il a joués, ceux des dialogues qu’il a écrits, ceux de son père reporter, publiés dans Le Monde, ceux de sa mère, critique littéraire. Un homme de papier, en quelque sorte. «C’est tout à fait ça. J’en ai fait mon premier film Mange ta soupe.» Autobiographique, l’œuvre dressait un portrait de famille envahi par les livres. Le papier finit d’ailleurs par remplacer le père dans le lit conjugal, et par coucher avec la mère.

La réalisation. Fabriquer des films, bricoler une histoire, écrire des scénarios, les réécrire encore. Le cœur de la passion du cinéaste aux deux Césars et demi (deux «meilleur acteur» pour Rois et Reine d’Arnaud Desplechin et Le Scaphandre et le papillon de Julian Schnabel, et un «Meilleur espoir masculin» pour Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) de Desplechin encore). Il parle d’obsession, d’appétit, emmagasinés au fil des petits jobs sur les plateaux. Accessoiriste, cantinier, stagiaire à la mise en scène, etc.

Un jour de 1974 – c’était à Yalta, il s’en souvient très bien – il tombe sur Zorro, projeté en plein air. A l’écran, Alain Delon saute d’une tour. Il demande à ses parents s’il ne s’est pas fait mal. «Non, lui répond son père. C’est coupé, il y a plusieurs plans.» Un mot tout bête placé incidemment dans l’engrenage: le mot «plan». «Je me souviens du choc, raconte Amalric l’adolescent. Le fait qu’on ne tourne pas dans l’ordre.» Mots en suspens, quelque part entre le lobe frontal et la gorge. «Tout était faux.» Clope. «J’ai retrouvé ça en lisant Laterna Magica, de Bergman. Une chose très bête et primaire de l’illusion comique. Une chose très enfantine qu’il faut garder.» Inventer une illusion. On y est. «Je ne parle pas de trucages magiques. Plus ça fait vrai, mieux c’est. Comme dans le film des Larrieu. Et comme au cirque.»

«Dans mon prochain film, j’ai mélangé un peu tout ça, décrit-il. Il y aura du music-hall, du cirque, du burlesque.» Ses inspirations se nomment Colette et Humbert Balsan, producteur dont il était proche et dont le suicide l’affecte encore.

L’heure tourne, les clopes s’enchaînent. La question nous brûle les lèvres. Qu’est-ce que ça fait de jouer le méchant d’un James Bond? Parce que nous, on pense que ça doit être dément. «Ben oui, c’est pas plus compliqué que ça. C’est un énorme jouet.» Mais Amalric restant Amalric – et c’est pour ça qu’il est l’un des meilleurs acteurs français –, il ne se contente pas de faire le méchant. Il se demande pourquoi ce méchant est aussi méchant. Analyse, réflexion, démonstration. Brillant.