Samedi à Lausanne, dans la rue à côté de chez moi, on rasait gratis. Pas des barbes, des cheveux. Ambiance festive pour pluie de mèches.

Une nouvelle secte? Non, une forme LOL de bénévolat. Venue du Québec, comme tout ce qui est socialement audacieux.

Ça marche comme ça: vous vous inscrivez sur le site ad hoc (chauvepourlabonnecause.ch). Vous vous lancez à vous-même le «défi» de vous raser les cheveux à une date donnée (le 2 juin à Lausanne et le 5 à Conthey) et de récolter une certaine somme (votre «objectif»). Et vous encouragez les dons destinés à vous «supporter», comme ils disent. Ces dons iront à la «bonne cause», c’est-à-dire, ici, à la solidarité anti-cancer.

Pour stimuler les «bravo!», les «j’aime», les smileys et la générosité de leurs auteurs, le gadget cool, c’est le thermomètre qui apparaît sur votre page profil: le niveau monte à chaque don reçu, indiquant jusqu’à quel degré vous avez rempli votre objectif. Il va sans dire que les dons ne sont pas anonymes (sauf si on choisit un pseudo) et que tout le monde se congratule, s’aime et s’embrasse à ciel ouvert à chaque franc qui tombe dans l’escarcelle.

Fascination. Agacement. Apaisement.

Fascination pour l’audacieux mariage entre esprit de solidarité et savoir-faire managérial. La gestion du don par objectif, comme on le voit, stimule l’initiative individuelle et la saine compétition entre participants. La prime au succès – c’est sa force – est d’abord relationnelle: voyez comme on m’aime, je suis à 105%! Une participante l’énonce sur sa page: si elle veut se raser la tête, c’est d’abord pour elle-même, «parce que je le vaux bien». Oui, comme dans la pub.

Une autre motivation avancée par la même dame, c’est qu’elle aimerait cesser de se teindre les cheveux, et les racines grises, comme chacun sait, c’est disgracieux. Dans le même esprit et toujours sur le site, une jolie brune avoue son impatience de se voir avec sa «nouvelle coupe». Là, c’est l’ex-chauve-pas-pour-rire en moi qui piaffe d’agacement: holà, les filles! Quand l’hiver pileux vous tombe dessus, ce ne sont pas seulement les cheveux qui tombent, mais aussi les cils et les sourcils. Un crâne chauve avec, dessous, des yeux de biche veloutée ou de vache albinos, ce n’est pas tout à fait pareil.

Mais calmons-nous. Quelques vilains souvenirs attisent ma mauvaise humeur, elle est injuste. Si, lorsqu’on traverse une période Yul Brunner, on voit des filles au crâne rasé plein les trottoirs, ça encourage à tomber le turban et ça soulage les soirs de canicule.

Et puis, il n’y a pas de mal à faire le bien en s’en faisant à soi-même, c’est-à-dire en se valorisant socialement. Ça s’appelle le bénéfice psychosociologique et c’est, depuis toujours, le moteur de ce qu’on appelait autrefois les bonnes actions. Les dames de la haute donnaient (donnent encore) des bals de bienfaisance; aujourd’hui, tout un chacun peut démocratiquement entrer dans le bal.

Surtout: pour se raser le crâne, il faut quand même un peu plus d’engagement que pour choisir une robe du soir. Allez, bravo les nouveaux chauves.

What else? La prochaine action connectée-solidaire consistera à se laisser pousser la moustache pour lutter contre le cancer de la prostate (moistaCHe.ch).

J’avoue que je vois moins bien où est le lien. Et l’audace. Mais bon, j’ai assez râlé, je ne vais pas couper les cheveux en quatre.