Cinéma

Poil de carotte prend sa revanche dans «Marvin ou la belle éducation»

A travers le parcours d’un souffre-douleur, Anne Fontaine s’essaie à une variation sur «En finir avec Eddy Bellegueule»

Fluet, mignon, rouquin, Marvin Bijou vit dans un village des Vosges engoncé dans la glèbe et l’obscurantisme. Son père (Grégory Gadebois) est un patapouf gueulard abruti par le pastis, sa mère une maritorne criarde et dépressive, son grand frère un teigneux violent; à l’école, les brutes le traitent de pédé et le martyrisent.

Le gamin trouve une raison d’exister dans le théâtre et un soutien auprès de la directrice de l’école, Mme Clément (Catherine Mouchet). Elle l’encourage à s’inscrire dans un cours d’art dramatique. A Paris, le jeune homme rencontre un guide, Abel Pinto (Vincent Macaigne), homme de scène sensible et volubile, ainsi qu’un pygmalion et amant en la personne d’un riche homme d’affaires (Charles Berling).

Geste vampirique

Toute ressemblance avec le destin d’Eddy Bellegueule n’est pas fortuite. Anne Fontaine, cinéaste prolixe et déroutante, a ressenti un lien très fort en lisant l’autobiographie d’Edouard Louis et décidé de l’adapter pour l’écran avec le scénariste Pierre Trividic. Au cours du travail, ils se sont émancipés du texte originel. La réalisatrice a voulu «réinventer un destin» à l’auteur, «lui imaginer des rencontres déterminantes…». Marvin ou la belle éducation n’a donc plus de rapport avec En finir avec Eddy Bellegueule (Seuil, 2014). D’un tweet, Edouard Louis a officiellement entériné le divorce.

Le résultat de ce geste vampirique s’avère peu probant. L’histoire de ce Poil de carotte vosgien renvoie à un certain nombre d’œuvres consacrées à la maltraitance et à la discrimination sexuelle. L’entrée du mal-aimé dans le milieu de la culture aligne aussi les clichés. Quant à ses spectacles d’un avant-gardisme daté, ils confinent au ridicule: dans un décor rouge sombre renvoyant à la pénombre de l’utérus, Marvin, pieds nus dans la flotte, sans doute amniotique, déclame son mal de vivre aux côtés d’Isabelle Huppert qui tient son propre rôle. La troisième partie, la contre-attaque des gueux blessés par le livre de leur souffre-douleur, serait sans doute la plus intéressante, mais hormis une belle entrevue laconique entre Marvin et son dabe, la réalisatrice esquive la difficulté.

L’idée de remplacer la littérature par la scène, autrement visuelle, est bonne. Pourtant le film n’échappe pas à la malédiction dite «des mots pour le dire». En 1975, Marie Cardinal connaît un immense succès avec un roman autobiographique dans lequel elle relate une psychanalyse longue et douloureuse. Porté à l’écran, le livre engendre en 1983 un film inutile dans lequel Les Mots pour le dire ont été troqués contre des images pour le montrer.

En finir avec Eddy Bellegueule a engendré une vive polémique. Son auteur a été accusé de pratiquer un «racisme de classe» en donnant à voir une population rurale d’une grande laideur morale. Le film ne fera pas de remous, même si Grégory Gadebois est excellent dans le rôle d’un rustre effroyablement bourru, car ce ne sont que des fantasmes et des archétypes qui s’agitent à l’écran, pas des personnes réelles crucifiées par le verbe.


Marvin ou la belle éducation, d’Anne Fontaine (France, 2017). Avec Finnegan Oldfield, Grégory Gadebois, Vincent Macaigne, Catherine Salée, Charles Berling, Catherine Mouchet, Isabelle Huppert, Jules Porier, 1h53.

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