Point d’orgue pour musique de chambre

En 1914, Matisse peint «Porte-fenêtre à Collioure», une vue de son atelier depuis un balcon

Redécouvert en 1954, ce tableau a été l’objet d’un débat acharné entre les partisans de la peinture figurative et les défenseurs de l’abstraction

Un grand rectangle noir, opaque, encadré par trois bandes colorées, grise à gauche, beige et verte à droite. En bas, une bande horizontale presque noire dont l’angle avec la surface beige suggère un plan horizontal et agit comme une flèche orientée vers le gouffre qui est en face du spectateur. Sans indication d’auteur, rien ne dit que cette toile est d’Henri Matisse (1869-1954) tant elle diffère de tout ce qu’il a peint par ailleurs. Elle est connue sous le titre Porte-fenêtre à Collioure et fait partie de l’exposition Matisse en son temps à la Fondation Pierre Gianadda (LT du 23.06.2015).

Matisse a peint plusieurs fois des fenêtres à Collioure. D’abord en 1905, l’année où ses tableaux ont provoqué un scandale au Salon des indépendants – la salle où il exposait avec quelques autres a été qualifiée de «cage aux fauves» par le critique Louis Vauxcelles (ce qui donna son nom au fauvisme). On y aperçoit, derrière une rangée de pots de fleurs et une rambarde, quelques bateaux flottants sur une mer rosée. Il en a peint une autre en 1910, cadrée avec un peu plus de recul, une chaise paillée au premier plan, de nouveau un pot de fleurs mais à peine esquissé, quelques dessins ou aquarelles au mur, une armoire à gauche et, au fond, des collines puis des montagnes à l’horizon.

Porte-fenêtre à Collioure a été peint à l’automne 1914. Dans le catalogue des œuvres de Matisse édité par le Centre Pompidou en 1989, Isabelle Monod-Fontaine donne des informations qui permettent d’en préciser la date. Matisse serait arrivé à Collioure le 10 septembre 1914 et en serait reparti à la fin octobre. «Inutile d’insister sur la sombre connotation de cet été 1914», écrit-elle. La guerre fait rage depuis le mois d’août, de nombreux amis de Matisse ont été mobilisés. Sa famille est dans le nord de la France en plein champ de bataille. Matisse cherche à s’engager mais il a 45 ans et trois enfants. La noirceur du temps, ainsi que les repentirs et les hésitations visibles à l’observation attentive des surfaces de la toile, incitent à l’interprétation psychologique. C’est pourtant une tout autre interprétation qui sera discutée lorsque cette toile sera enfin découverte après la mort de son auteur en 1954.

Quelques tableaux ont eu au XXe siècle un destin analogue à celui de Porte-fenêtre à Collioure: Les Demoiselles d’Avignon (1907), roulé pendant dix ans dans un coin de l’atelier de Picasso, ou Etant donnés: 1. la chute d’eau 2. le gaz d’éclairage (1948-1968), l’installation très figurative et très picturale de Marcel Duchamp, réalisée en secret pendant vingt ans et trouvée après sa disparition. Quand une œuvre réapparaît ainsi, dément-elle ou confirme-t-elle ce qui a été dit auparavant? Jusqu’en 1954, personne n’avait parlé de Porte-fenêtre à Collioure. Matisse ne l’avait jamais exposée. Mais il l’a conservée toute sa vie. Lors de sa découverte en 1954, elle devient un enjeu dans le combat entre les abstraits et les figuratifs, tant en Europe qu’aux Etats-Unis. Les défenseurs de l’abstraction y voient une preuve que leur filiation revendiquée avec Matisse est légitime.

Le débat n’est pas clos. D’autres tableaux de Matisse permettent de s’interroger sur ses relations avec la peinture non figurative. Mais ce n’est pas l’essentiel de ce que montre Porte-fenêtre à Collioure. Car qu’y a-t-il dans ce rectangle noir, dans ce deuxième plan, encadré par les volets et par le mur d’une maison, observé depuis un balcon? Isabelle Monod-Fontaine donne une indication obtenue grâce aux analyses en laboratoire qui permettent de voir que Matisse «a pensé inscrire dans l’espace central une vue, dont ne subsiste, recouverte de noir mais visible à jour frisant, que la grille d’un balcon. Lors de la dernière séance, Matisse a effacé une partie de ces éléments et a recouvert cette zone d’une couche de noir.»

Ce qu’il peint n’est donc pas une surface obscure, c’est un espace, et plus précisément celui d’où il voit et peint d’habitude; espace qu’il n’a pas su, pas pu ou pas voulu figurer finalement mais qu’il n’a pas considéré comme un échec à oublier puisqu’il a conservé sa toile. Que se passe-t-il dans cette chambre-atelier? En 1942, Matisse répond à la question «D’où vient le charme de vos tableaux représentant des fenêtres ouvertes?»: «Probablement de ce que, pour mon sentiment, l’espace ne fait qu’un depuis l’horizon jusqu’à l’intérieur de ma chambre-atelier, et que le bateau qui passe vit dans le même espace que les objets familiers autour de moi; le mur de la fenêtre ne crée pas deux mondes différents.»

Cette réponse est étrange si l’on considère que la fenêtre donne sur le monde qui est à l’extérieur et si l’on voit celles que peint Matisse en tant que regard sur ce monde. Or, pour lui, tout vient et tout est dans la chambre-atelier. Tout y est rassemblé de manière équivalente afin d’y devenir tableau. C’est l’unique lieu de l’expérience picturale. La fenêtre n’est pas une ouverture qui autorise le voyeur à regarder au dehors. Elle ne donne pas sur un divertissement. Elle concentre au contraire les objets visibles dans la boîte fermée où l’artiste a mis son chevalet, non pour produire une jolie image de ce qu’il voit mais pour y faire de la peinture. Pas étonnant qu’une fois, une fois au moins, Matisse ait désiré dire et montrer ce que c’est, ce qui se produit sur la scène du mystère et qu’il ait retourné littéralement le point de vue pour faire un tableau raté mais admirable.

Qu’y a-t-il dans ce rectangle noir, dans ce deuxième plan, encadré par les volets et par le mur?