Insultes, blasphèmes, jurons: chaque semaine de l'été, «Le Temps» repart à la découverte de ces mots qui réjouissent tout autant qu’ils blessent.

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Entrez «Shakespeare» et «insultes» (ou, mieux, «insults») dans Google, et vous verrez apparaître une foultitude de sites vous apprenant comment agonir votre prochain dans le plus pur esprit de Stratford-upon-Avon. Ces listes et ces générateurs de mots doux (comme le «Shakespearean Insult-O-Meter», mis en ligne en 2016 par CNN) permettent de rappeler deux choses: premièrement, que Shakespeare est un artificier de l’avanie et, deuxièmement, que l’insulte peut être un jeu de langage au sens le plus prosaïquement ludique du terme.

Une langue qui résiste

Une preuve entre un million – c’est ici Falstaff, dans l’une des scènes de taverne d’Henri IV, s’adressant au prince de Galles, le futur Henri V: «’Sblood, you starveling, you eel-skin, you dried neat’s tongue, you bull’s pizzle, you stock-fish! O, for breath to utter what is like thee! You tailor’s yard, you sheath, you bow-case, you vile standing tuck!»

Chaque syntagme est le fragment d’un shrapnel qu’on conseille de proférer en V.O. («Shakespeare est un des poètes qui se défendent le plus contre le traducteur», écrivait Victor Hugo en 1864), et chacune de ces billes d’acier est comme un carnaval miniature, qui continue d’ailleurs à agiter les Anglais: «[…] you empty headed animal food trough wiper. I fart in your general direction. Your mother was a hamster and your father smelt of elderberries», dira un soldat français au roi Arthur dans le Holy Grail (1975) des Monty Python.

Nouer un lien

Revenons dans la taverne. Falstaff n’est pas le seul à s’y égosiller; le prince lui répond sur le même mode, et les fêtards présents ponctuent la scène de commentaires enjoués («Excellent sport!», dira l’un d’eux au sujet de cet échange d’amabilités). Bref, l’injure n’est pas qu’une arme: c’est aussi un spectacle, et, en certaines occasions, une manière de nouer un lien. Ce sont des «joutes de jactance», comme les appelait le médiéviste Johan Huizinga. Qui servent à se donner de grandes tapes dans le dos juste en parlant.