Fort de Galle, Ceylan, 1955: l'arrivée d'une Topolino poussiéreuse fait événement. Nicolas Bouvier, 26 ans, rejoint son ami le peintre Thierry Vernet et sa fiancée, Floristella. Après le départ du jeune couple, il reste seul dans le guesthouse du 22 Hospital Street. Pour compagnons de chambre, tout un bestiaire fabuleux qui grouille, rampe et bourdonne. Malade, fauché, en proie au chagrin d'amour, harcelé par les reproches de sa mère, épuisé par deux ans de route et de privations, il vit mal sa solitude. Mais il lui faut aller au bout de ce cauchemar tropical pour rebondir vers le Japon, réconcilié avec lui-même. Le versant solaire, euphorique, de son voyage avec Thierry Vernet, à travers les Balkans jusqu'à la frontière de l'Inde, il le relatera dans L'Usage du monde. Pour décanter l'expérience du séjour dans ce qui s'appelle encore Ceylan, il lui faudra plus de vingt ans: Le Poisson-scorpion paraît chez Gallimard en 1981. C'est son livre le plus abouti, longuement ciselé, précis et vénéneux.

Le cinéaste Christoph Kühn, lui-même «drogué» du voyage, a découvert Nicolas Bouvier après sa mort en 1998, à travers une photographie qui symbolisait pour lui la «solitude heureuse». Lui qui avait déjà réalisé un documentaire sur Ella Maillart et un autre sur Sophie Taeuber-Arp a été séduit par le regard du Genevois, par sa modestie et son humour, sa perméabilité au monde. Il a décidé de recréer à l'écran l'atmosphère délétère de ce séjour initiatique. «Je n'aurais jamais fait ce film du vivant de Bouvier. Ce souvenir était trop pénible pour lui, il n'aurait pas voulu», reconnaît le cinéaste. Il existe déjà des portraits de Nicolas Bouvier, dont l'excellent Le Hibou et la Baleine de Patricia Plattner. Christoph Kühn, lui, a choisi une approche à plusieurs niveaux: à la fois documentaire et rêverie sonore et visuelle. Malgré quelques heurts, ces plans s'enchaînent bien.

Avec quelques photos et documents d'archives, le film retrace le début de l'aventure, le départ des deux jeunes gens, la descente vers l'Inde. Après quelques mois de route, Thierry Vernet craque, laisse son camarade continuer seul et rejoint sa fiancée à Ceylan. Un demi-siècle plus tard, elle se souvient, lit de vieilles lettres: son témoignage sans apprêt est émouvant. Il donne la dimension amicale, affective du voyage. Puis la caméra s'installe au cœur de Galle au sud de l'île, là où Nicolas va distiller son désarroi dans la chambre bleue du 22 Hospital Street. Le fort construit par les Portugais au bord de l'océan Indien semble aussi décrépit que dans les souvenirs du voyageur de 1955. Le cinéaste en a très bien saisi l'inquiétante étrangeté qui assaille le solitaire, quand les accents, les sons, les odeurs, les regards, tout paraît hostile. Le tenancier de la pension, retrouvé par miracle cinquante ans après le passage de cet hôte famélique, se souvient d'un garçon malade, malheureux, surgi comme une apparition de la Topolino qu'il n'a jamais oubliée. Ce témoignage est un des grands moments du film.

Un grand texte, des images en contrepoint: le cinéaste a eu peur que l'ennui gagne les spectateurs. «Il faut gérer les émotions, dit-il. Dès le début, je savais qu'il me faudrait tisser fiction et documentaire.» Il a donc introduit de petites séquences jouées: la belle marchande un peu ogresse qui fascinait le jeune Nicolas; le médecin qu'il entrevoit dans le délire de la fièvre; le père Alvaro, ce jésuite fantôme qui donna au voyageur de précieux conseils. Ces inserts sont discrets, heureusement. Excellents comédiens surtout, ces scorpions dont un entomologiste cinghalais a orchestré le ballet mortel.

Avec ses images piquées, sa musique kitsch et tonitruante, qui sonne si juste, 22 Hospital Street est parfaitement respectueux. Les citations du Poisson-scorpion sont lues avec retenue par un Jean-Luc Bideau remarquablement sobre. L'humour dont Nicolas Bouvier ne se départit jamais passe un peu à l'as au profit de l'angoisse qui hante aussi le livre, il est vrai. Le bonheur du cinéaste quand il évoque le tournage à Galle fait contraste avec l'ambiance dépressive du récit. Christoph Kühn est encore tout émerveillé de «l'élégance inimaginable» de l'équipe locale, habituée, il est vrai, aux exigences des productions internationales à la Spielberg, et qui a su faire de ce tournage une expérience heureuse et légère. Et un jour, dans un petit restaurant, au milieu des musiques indiennes, s'est élevé, magique et incongru, le quatuor de Debussy qui a accompagné toute l'écriture du Poisson-scorpion.

Nicolas Bouvier, 22 Hospital Street, de Christoph Kühn (Filmkollektiv, Zurich, 2005).