La mairie de Poissy est un hommage à l'architecture stalinienne. Sa silhouette rouge et massive rappelle que la ville natale de Saint-Louis fut longtemps un bastion communiste. Rénovée il y a moins de dix ans par le nouveau maire, l'ancienne salle des fêtes qui se cache sous cette lourde carapace, s'est révélée avoir une fabuleuse acoustique. Et dans la petite ville de l'Ouest parisien, depuis quelques années, on a coutume d'enregistrer de véritables réussites discographiques. Christian Chorier, directeur du théâtre de Poissy et du Festival Montreux-Vevey, en a découvert les qualités et les exploite depuis 1992. Le manque chronique de bonnes salles de la capitale et l'investissement dans des artistes de pointe, sont les raisons supplémentaires du succès de Poissy.

Il y a à peine une semaine, Mark Minkovski, y dirigeait une brochette de stars et ses Musiciens du Louvre dans Hercules

de Haendel, deux ans après un Ariodante, devenu référentiel. Enregistré par Radio France, Hercules sortira chez Deutsche Grammophon autour de janvier 2001. Entre-temps, l'expérience démontre que le public est loin de constituer une nuisance à l'enregistrement. Non seulement il permet aux musiciens de ressentir les contraintes d'une représentation scénique, mais en plus il oublie de tousser lors des passages les plus délicats. En effet, la présence des micros semble faire disparaître, comme par magie, une habitude qui a coutume d'agacer plus d'un chef.

«Il y a dix ans, lors de mes débuts, j'ai fait pas mal de disques en studio, explique Marc Minkowski. Après un live réalisé en Belgique, j'ai décidé de ne faire plus que des enregistrements en public. Je m'intéresse d'abord à la continuité d'une œuvre, chose que le studio ne permet pas de travailler. Rabâcher plus de dix fois le même passage devant

une poignée de micros comme seul public ne m'intéresse pas. Ce qui est déterminant, c'est la tension qui se crée entre les musiciens et le public. Le devoir de perfection se déplace ainsi naturellement des micros à l'audience.» Mais certains, à l'instar de Renaud Machart dans le quotidien Le Monde, reprochent à Marc Minkovski de vouloir faire des économies sur le dos de la qualité. «Ces accusations sont ridicules, répond le chef. Un enregistrement public ne coûte pas moins cher. Il faut notamment déplacer une équipe d'ingénieurs du son, des techniciens et un camion d'enregistrement. Quand au nombre de raccords et de répétitions, il ne change pas vraiment.»

L'enregistrement public pourrait crisper les chanteurs, connus pour leur relations anxiogènes avec tout public. A en croire le contre-ténor David Daniels, il n'en est rien: «En réalité, l'enregistrement en studio comprend une difficulté que la présence du public gomme. Il faut créer artificiellement le trac et l'adrénaline provoqué naturellement par une représentation scénique. En enregistrant en public, c'est-à-dire avec un nombre limité de prise de son, on court le risque de ne pas pouvoir se rattraper, mais la qualité artistique est meilleure. Il est donc intéressant que Marc ne réalise que des enregistrements live.» La mezzo Anne Sofie von Otter confirme: «Définitivement, la concentration est meilleure lors d'une représentation publique. L'esprit d'un concert se passe sur scène avec des spectateurs dans la salle. J'ai personnellement fait mes meilleurs enregistrements en public.»