The Ghost Writer, le dernier film de Roman Polanski, a enfin droit à sa vraie place: les écrans tout court. Depuis jeudi, il est à l’affiche dans les salles allemandes. Une visite dans un multiplexe, en marge de la Berlinale dont il avait agité les premiers jours, suffit à constater que l’objet du délit est presque devenu un film comme les autres. Pas de cohue. Une salle clairsemée. Et le pop-corn, interdit dans le cadre du festival, qui rejoue ses percussions. Dans les travées du festival aussi, The Ghost Writer n’alimente plus guère les discussions et les pronostiqueurs ont migré vers les nouveaux grands favoris, à commencer par How I Ended This Summer du Russe Alexei Popogrebsky, haletante chronique d’un duel de scientifiques qui deviennent fous, seuls sur une île de l’océan Arctique.

Tout juste entend-on encore quelques festivaliers, des femmes surtout, élever la voix à l’idée que l’ouvrage de Roman Polanski remporte l’Ours d’or. Car si c’était le cas, faute de distinguer un film sans défauts, il s’agirait d’un couronnement à but politique uniquement. Et l’idée que le jury nettoie un abus sexuel sur mineure avec la récompense suprême provoquerait des remous. Au mieux s’attend-on donc, lors de la cérémonie de samedi soir, à un prix spécialement créé pour le plus célèbre assigné à résidence de l’histoire du cinéma.

Le climat s’est apaisé. Grâce au départ de bon nombre d’envoyés spéciaux qui avaient rallié Berlin uniquement pour soulever cette poussière-là. Sans vraiment parler du film, en vérité. Peu ont dit qu’il s’agit de l’un de ses meilleurs. The Ghost Writer, mésaventure d’un nègre littéraire qui accepte de corriger l’autobiographie d’un premier ministre britannique inspiré par Tony Blair, est en tout cas le meilleur projet qui soit tombé entre les mains de Polanski depuis trente ans. Le scénario que Robert Harris a tiré de son propre roman est d’une telle richesse que le cinéaste peut y projeter de nombreuses notations personnelles, outre sa maîtrise retrouvée de la tension, du malaise et de ces contre-pieds qui lui permettent de mener le spectateur par le bout du nez en ayant toujours une longueur d’avance sur lui.

Polanski ne lésine pas, en effet, sur les effets de manches, les sons inquiétants en hors-champ, ou les symboles qui clignotent comme des signaux avertisseurs de danger. Il tricote son récit en maître, avec une facilité qui confine par moments à de la nonchalance. Et pour une bonne raison: le récit en lui-même ne l’intéresse guère, de même que sa résolution troussée un peu hardiment et qui renvoie la faute sur l’ambition et le cynisme des femmes.

Non, ce qui le passionne manifestement, et où il excelle, ce sont donc les notations personnelles. Les plus triviales, mais délicieuses, sont les références, certainement conscientes, à ses films précédents. Il s’en amuse, tout autant qu’il donne aux technologies modernes, du GPS à la clé USB, leurs premiers grands rôles dramatiques au cinéma. Il offre à sa fille Morgane le rôle d’une réceptionniste d’hôtel vêtue comme un personnage du Bal des vampires. Pose une musique d’Alexandre Desplat qui rappelle, ici et là, les comptines entêtantes de Rosemary’s Baby. Glisse maintes références à la peinture, si importante dans toute son œuvre. Ose même des transparences à l’ancienne, ces paysages qui défilent dans les scènes de voiture ou cette plage à l’extérieur du huis clos principal, intégrés dans l’image si grossièrement – à l’ère du numérique –, qu’il ne peut s’agir que de clins d’œil volontaires. Le passé, ce passé cinématographique que la Cinémathèque suisse permettra de redécouvrir en mars avec un cycle de 18 films, cohabite donc avec le présent, dont Polanski, septuagénaire mais jeune père, n’est absolument pas déconnecté.

Et puis il y a les notations plus graves et essentielles. Elles sont le meilleur du film. Le huis clos d’abord, qui renvoie instantanément et de manière prémonitoire à Gstaad mais aussi à sa vie d’homme poursuivi par la justice depuis trente ans: ce premier ministre traqué, quasiment assigné à résidence dans son bunker de bord de mer par la pression médiatique lorsque le Tribunal pénal international le menace d’une enquête, c’est Polanski. La prise de position politique ensuite: le film prend à partie les Etats-Unis, les opérations illégales au Pakistan ou ailleurs et les méthodes de la CIA dès, tiens donc là aussi, les années 70. Enfin, parmi d’autres richesses, il y a cette morale sans ambages, digne du grand film que The Ghost Writer est: on peut chercher tous les moyens, et toute sa vie, pour prouver son innocence ou assumer sa culpabilité, on finit de toute façon par se faire flinguer.

Ce premier ministre traqué, quasi assigné à résidence par la pression médiatique, c’est Polanski