histoire économique

Polanyi, au-delà de l’offre et la demande

Penseur hors norme, Karl Polanyi s’est attaché à démontrer que l’émergence d’un marché omniprésent, réglant non seulement les prix relatifs du travail des humains, des biens nécessaires à leur subsistance et des ressources naturelles mais aussi l’ensemble des rapports sociaux, était un phénomène récent dans l’histoire

Genre: histoire économique
Qui ? Karl Polanyi
Titre: La Subsistance de l’homme La place de l’économie dans l’histoire et la société
Chez qui ? Flammarion, 420 p.

Genre: essai
Qui ? Jérôme Maucourant
Titre: Avez-vous lu Polanyi?
Chez qui ? Champs, 262 p.

Peut-on échapper à la toute-puissance du marché? Si la réponse de Margaret Thatcher, «There is no alternative», continue à dominer le débat aujourd’hui, la question ne cesse de resurgir, alimentée par les turbulences des dernières années comme par la montée massive des inégalités au sein du monde développé. Marx toujours discrédité par la catastrophique application de ses principes dans la Russie bolchevique, d’autres penseurs critiques ressortent de l’ombre relative où les avait enfermés leur originalité. A commencer par Karl Polanyi, dont une œuvre posthume, publiée en 1977, vient tout juste d’être traduite en français tandis que le même éditeur, Flammarion, réédite une étude à son sujet parue en 2005.

Né à Vienne en 1886, mort en 1964 au Canada, Karl Polanyi s’est attaché à démontrer que l’émergence d’un marché omniprésent, réglant non seulement les prix relatifs du travail des humains, des biens nécessaires à leur subsistance et des ressources naturelles mais aussi l’ensemble des rapports sociaux, était un phénomène récent, que rien dans l’évolution de l’humanité ne rendait nécessaire. Les effets destructeurs de cette tyrannie de l’économie expliquent en bonne part, pour lui, les réactions sanglantes qu’ont représenté les fascismes. C’est la démonstration développée dans son œuvre maîtresse, La Grande Transformation, parue en 1944.

La Subsistance de l’homme revient, au travers de textes rassemblés après sa mort, sur la première partie de la démonstration: d’autres modes d’allocation des ressources, basés essentiellement sur la réciprocité (don contre don) ou sur la redistribution autoritaire, ont longtemps dominé. Des formes de marché ont certes existé. Mais ces derniers restaient encastrés dans toute une série d’institutions régulatrices – relations de parenté, pratiques religieuses, rapports politiques etc. Dans ce contexte, les différents éléments qui caractérisent les sociétés de marché contemporaines – système monétaire, processus d’échange, crédit, etc. – ont pu exister de façon séparée, avec des usages différents de ceux que nous connaissons aujourd’hui, sans s’insérer dans un système généralisé de fixation des prix en fonction de l’offre et de la demande.

La démonstration se concentre notamment sur l’économie de ­l’Attique antique, où Polanyi voit coexister des éléments de marché isolés et un système de redistribution des ressources fondé, au moins à certaines époques, sur l’intimidation guerrière, la négociation politique et le recours au sens de l’honneur et au statut plutôt qu’à la rémunération monétaire. Si elle sous-estime sans doute, comme semblent l’indiquer des travaux plus récents, la part du marché dans l’économie antique, cette analyse ne présente pas le caractère simpliste qu’on lui attribue parfois. Loin de constituer une tentative de démonstration de l’absence de tous mécanismes d’offre et de demande, elle s’attache plutôt à étudier comment les dirigeants athéniens ont réussi à les domestiquer ou à les tenir à distance au nom d’objectifs et de valeurs qu’un large consensus semble avoir longtemps jugés supérieurs.

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