Le Serment. The Good Physician. Trad. de Guy Abadia. Editions du Rocher, 276 p.

Une qualité remarquable du roman noir est sa réactivité, sa capacité à s'approprier rapidement les violences qui font l'actualité pour les fondre dans une vision critique du désordre établi. Le temps de l'écriture se chiffrant en années, cette réactivité est certes relative. Mais il est frappant de voir déjà paraître des œuvres fortes, réfléchies, émouvantes, sur les ambiguïtés morales de la War on Terror - cette croisade bushienne que l'armée et les services secrets américains mènent depuis sept ans non seulement en Irak et en Afghanistan, mais dans le monde entier.

C'est au Mexique que se situe l'action du dernier roman de Kent Harrington, Le Serment, paru avant l'été et passé remarquablement inaperçu. Le héros, Collin Reeves, est un jeune médecin idéaliste. Fils d'un chirurgien fortuné de San Francisco, il a préféré la bourlingue en Afrique, au Moyen-Orient et en Amérique centrale à une carrière toute tracée en Californie. Spécialisé dans les maladies tropicales, il soigne surtout des touristes affligés de vilains parasites. Beau garçon rêveur, il multiplie les brèves conquêtes féminines, cultive une passion pour la peinture. Accessoirement, il a été enrôlé par la CIA peu après le 11 septembre, mais on a jusqu'ici rarement fait appel à ses services.

Un jour, le bon docteur est amené à soigner une mystérieuse voyageuse, Dolorès, et en tombe follement amoureux. Elevée à Londres et de confession chrétienne, Dolorès est en réalité une Irakienne que la mort de son petit garçon à Bagdad, sous les bombes américaines, a poussée au désespoir. Résolue à venger son enfant, elle est venue au Mexique en mission suicide pour le compte d'Al-Qaida et attend les instructions d'une cellule locale.

Mais des informations sur l'opération terroriste en préparation parviennent à l'antenne mexicaine de la CIA, dirigée par le vieillissant Alex Law et son brutal acolyte Butch Nickels. Les deux agents font alors appel à Reeves pour les assister médicalement lors d'interrogatoires de divers suspects. Le temps presse, il faut remonter la filière, et c'est à de sordides actes de torture que Reeves, révulsé, est contraint d'assister. Deux mécaniques implacables s'affrontent: à l'exaltation rusée des candidats au martyre répond la froide routine des hommes de la CIA qui se voient «comme des globules blancs en complet noir», censés «phagocyter un corps étranger» pour l'empêcher de nuire à l'organisme national.

Kent Harrington fait montre dans Le Serment d'une finesse psychologique, d'une maîtrise du style et de la dramaturgie qui sont le propre d'un grand auteur. L'un de ces angoissés perfectionnistes qui ont compris qu'un bon suspense ne se focalise pas sur des actions, de fébriles cascades d'événements, mais sur les personnages imbriqués dans ces actions. Rien de frénétique ni de manichéen dans cette intrigue certes tendue, mais qui prend le temps d'explorer les psychés tortueuses de protagonistes dont aucun ne laisse indifférent. Alcoolique mal repenti, le vétéran Alex Law se voit ainsi porteur depuis toujours d'une «arme de destruction individuelle, ou ADI», enfouie dans son subconscient, prête à exploser, mais qui l'a rendu «efficace dans son boulot. Telle était l'horrible vérité. Il n'avait dû son efficacité qu'au grain de folie qu'il avait en lui.» Le même individu est par ailleurs mari aimant, ami loyal et homme de culture.

Un autre talent de l'auteur est de savoir parler d'amour sans fadaises et de sexe sans cynisme. La relation nouée entre l'apprentie terroriste et le médecin auxiliaire de la CIA est une formidable histoire d'amour adulte, condamnée à mal finir, mais qui pousse l'une et l'autre à dépasser les dichotomies dont ils étaient les otages. Dans le monde du djihad et de la War on Terror, il n'y a plus aucun lieu moralement sûr, plus aucune réponse facile aux éternelles questions du bien et du mal.

Amoureux du Mexique où il vit une partie de l'année, Kent Harrington excelle à restituer le climat de moiteur suffocante, corruption et sensualité de lieux mythiques comme Tijuana, ville frontière célébrée notamment par Orson Welles dans La Soif du mal. Souvent comparé à Jim Thompson et à James M. Cain pour ses six précédents romans, méconnus même aux Etats-Unis, il se rapproche ici des univers de Graham Greene, mais aussi de Hemingway, son auteur fétiche. Ces cousinages valent ce que valent toutes les annexions référentielles - Harrington a déjà sa voix, son monde, sa patte reconnaissable - mais ils permettent de situer le brillant nouveau venu dans la grande famille qui est clairement la sienne.