Livres

Les polars, ces sentinelles de l’histoire

La romancière britannique Selma Dabbagh raconte la cause palestinienne et les tragédies qui la jalonnent. Son roman, «Gaza dans la peau», dit cette douleur ce week-end au festival Quais du polar, à Lyon

Les quais du Rhône et de la Saône étirent leur douceur de vivre. Capitale mondiale du roman policier ce week-end, Lyon vit, ces jours-ci, au rythme du second procès d’un de ses anciens flics de choc: le commissaire Michel Neyret, jugé en appel après avoir été condamné à 2 ans et demi de prison ferme pour «corruption» en première instance. Un vrai personnage de polar, Neyret, dont le parcours raconte, ces deux dernières décennies, les bas-fonds de la capitale des Gaules, dans ces quartiers proches des deux lieux clefs de Quais du polar: le Palais du commerce et l’Hôtel de Ville.

Le polar n’est pas seulement une intrigue. Tout le programme du festival le prouve. Chaque livre dit la société à sa manière, le combat des plus faibles, la détermination de quelques justes pour débusquer la vérité. Décédé récemment, Philip Kerr, le romancier britannique spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, père du commissaire Bernie Gunther – ses dernières aventures, Bleu de Prusse (Seuil), sont publiées ces jours-ci – en était en 2017 l’un des invités d’honneur. Un bel hommage lui a été rendu vendredi, lors de l’inauguration. Salve d’applaudissements des auteurs et du public. Les polars de Philip Kerr disaient l’inacceptable et les déchirements de chacun au plus profond de l’horreur nazie. Ces tréfonds de l’âme que l’histoire, celle des historiens, ne pourra jamais fouiller et révéler…

Selma Dabbagh est de cette trempe-là. Britannique d’origine palestinienne, avocate spécialisée dans les droits de l’homme, l’auteure de Gaza dans la peau (Ed. de l’Aube) s’étonne, dans un français conservé de ses six mois d’étudiante à Grenoble, de l’engouement francophone pour le polar. Son roman est d’abord, dit-elle, une «fiction littéraire». Il dit la détermination de Rashid, 27 ans, militant des droits de l’homme dans l’enclave palestinienne de Gaza, où près d’une vingtaine de manifestants palestiniens ont été tués ces derniers jours par les tirs de soldats israéliens. Selma Dabbagh raconte tout de Rashid: sa rage, sa volonté d’aider la cause, son départ pour Londres et ce combat qu’il exporte avec lui. Polar ou enquête romancée sur le quotidien d’un peuple broyé? «Ma famille a fait partie des Palestiniens jetés hors de leurs terres en 1948. J’ai grandi avec tout cela en moi», explique Selma Dabbagh. Juste à côté, l’auteur Français Romain Slocombe dédicace ses nouvelles aventures de l’inspecteur Sadorski, policier français sous l’Occupation, lorsque la traque aux juifs défigurait Paris. «Je me suis rendue en 2012 à Gaza, puis en 2013 en Cisjordanie. Tout ressemble, là-bas, à un décor de polar. La peur, la mort, les blessures sont partout.»

Le polar version Selma Dabbagh n’est pas un genre littéraire. C’est une profession de foi. Un cri. L’intéressée a vécu près de dix ans à Bahreïn, où elle défendait les compagnies de télécommunications. Autre vie de juriste spécialisée. Mais partout, toujours, des Palestiniens exilés, dont les racines plongent comme les siennes au cœur de l’incendie du Proche-Orient: «Je n’écris pas pour combattre, poursuit-elle. J’écris pour que vivent mes personnages, pour dire leur souffrance mais aussi leur volonté de ne pas abandonner. L’histoire de la Palestine est plus ancienne que celle d’Israël. Elle est en nous.»

De ses années de plaidoiries, passées notamment à recueillir les preuves contre des responsables de l’armée israélienne impliqués dans des violences, Selma Dabbagh a gardé une lecture politique de la littérature. Elle s’interdit de participer à des débats, ou à des conférences, soutenues par des organisations financées par l’Etat hébreu. Elle n’en admire pas moins la vitalité de la littérature israélienne, en particulier du côté des auteurs de polar. Preuve qu’ils subissent, et vivent, une réalité identique de survivants: «Mon grand-père a participé, jadis, à la compilation de témoignages des Palestiniens jetés hors de leurs villages et de leurs maisons en 1948. J’ai deux jeunes enfants. Je ne crois pas que l’on peut écrire sans puiser dans sa propre histoire.» Quais du polar, ou le reflet de nos vies et de nos drames racontés par des auteurs résolus à faire de leurs personnages des sentinelles contre l’ordre établi…

L’événement du week-end à Lyon: Quais du polar (www.quaisdupolar.com)

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