«Je suis Berlinois, Allemand et Blanc. Et si je voue une passion réelle au dub, je ne peux pas prétendre le vivre, ni le composer, comme le ferait un Jamaïcain.» Si Stefan Betke – alias Pole – tient tant à s'affirmer occidental, ce n'est pas par impérialisme, mais plutôt par respect face à une musique (de fait, une variante instrumentale du reggae, au tempo ralenti et aux basses prononcées) qui recèle encore en elle quelque chose de la mythologie rastafarie, quelque chose de sacré et d'intègre.

Ainsi, pour ce pionnier d'une scène qui a choisi de ressusciter le dub par les voies de la musique électronique (tout comme le Finlandais Vladislav Delay ou l'Américain Kit Clayton), il est apparu évident d'empoigner ce style comme un limon, et de le refaçonner minutieusement pour en faire une musique culturellement hybride, et non faussement indigène. Opération réussie: si la basse, profonde et chaleureuse, et quelques chords syncopés brossent un hommage discret aux mânes de la Jamaïque, Pole a fait le choix d'un «tout électronique» très clairement nord européen.

Dub, puissance 3

En effet, pour qui veut bien ne pas se laisser charmer par le seul vernis dub de cette musique, un triple héritage s'y fait jour: celui, tout d'abord, des expérimentateurs allemands tels que Markus Popp – du projet Oval –, adeptes des multiples accidents (craquements, chuintements…) que produit l'électronique poussée dans ses derniers retranchements. Celui, ensuite, de la techno froide et riche en échos du label berlinois Chain Reaction (Betke y a d'ailleurs travaillé en tant qu'ingénieur du son, sous les ordres du légendaire Moritz von Oswald). Celui, enfin, d'une frange, plus cosmopolite de musiciens environnementalistes qui font leur beurre de sons glanés ça et là dans la nature et dans les villes.

Au final, l'ambient dub (cet étiquetage se révélant peut-être le moins approximatif…) de Pole éclôt en larges fresques impressionnistes, en affleurements de basses sous-marines qui déchirent la surface au beau milieu d'un archipel de rythmes embryonnaires et d'îlots sonores évanescents. Méditative, mouvante, la musique de Pole se veut, au dire même de son auteur, une métaphore de Berlin, cité admirée, cité vécue; et espace en mouvement, lui aussi, depuis la chute du Mur et l'intense travail de reconstruction qui lui a succédé. Laissant apparaître au détour d'une rue le hiatus architectural qui oppose ce qui a été rebâti à ce qui attend de l'être, la ville fragmentée nourrit tout autant le leitmotiv de Stefan Betke («Berlin est une ville dub»), que sa musique elle-même.

Pole avec Steinbrüchel et Markus Maeder à Fri-Son,

Fonderie 13 à Fribourg.

Ce soir, dès 21h.

Tél. 026/424 36 25