France

La polémique enflamme l'Opéra Garnier

Une pétition ayant récolté 7500 signatures dénonce le projet d'enlever certaines cloisons des loges de l'opéra Garnier. Hugues Gall accuse. Stéphane Lissner se défend

C'est la grande affaire de la semaine. Suite à une information parue dans Connaissance des Arts et relayée par le Courrier des Arts, Hugues Gall a signé une tribune dans le JDD. En se joignant aux signataires d'une pétition lancée par le comité Garnier, l'ancien directeur du Grand Théâtre de Genève et des Opéras Nationaux de Paris (ONP) manifeste sa colère sans mâcher ses mots. En cause, le réaménagement des loges des premiers et deuxièmes balcons avec la possibilité de supprimer «occasionnellement» les cloisons qui les séparent afin d'installer trente sièges supplémentaires à la demande.

Ces parois qui datent du 19e siècle viennent d'être rendues amovibles par un système de rails au sol et au plafond. Ce qui révolte les signataires, c'est que les raisons de cette «défiguration» sont purement financières, pour un rendement jugé «ridicule», concernant 30 sièges sur une jauge de 2100. La direction de l'Opéra a pris ces mesures pour augmenter les places à bonne visibilité lors des productions très demandées. Les opposants s'inquiètent que ces décisions «temporaires» soient définitives.

Plusieurs transformations par le passé

La salle mythique à l'italienne bâtie par Charles Garnier a déjà connu des transformations depuis son inauguration en 1875. En 1910, les trois premiers rangs du parterre avaient été supprimés pour agrandir la fosse d’orchestre, et en 1971, une régie d'éclairage avait été installée derrière les loges du troisième balcon. A l’inauguration du nouveau plafond peint par Marc Chagall en 1964, les réactions avaient été très vives. Aujourd'hui, les pétitionnaires rappellent que «l’effet architectural produit par ces cloisons fait pleinement partie des effets visuels et lumineux voulus par Charles Garnier». Des arguments qu'Hugues Gall défend lui aussi très fermement.

«C'est une opération qui n'aurait jamais dû être lancée. Supprimer des parois qui font partie consubstantielle du projet de Garnier et qui rythment la répartition du public et les alvéoles des loges à chacun des étages, avec cette si jolie lumière rouge et mordorée, est une aberration. On a construit un édifice contemporain avec 2800 places en disposition frontale à Bastille. Tout cela est grotesque. On n'a pas le droit de toucher à un monument historique même avec la complicité de l'architecte représentant l’État. Stéphane Lissner défend cette décision qui lui a certainement échappé. Il a été mal conseillé. Le propos est de gagner de l'argent. S'il faut pour cela porter atteinte à l'intégrité d'une salle emblématique et historique, on se trompe.»

Patrimoine national

«Je suis ne suis pas le seul à estimer que c'est une mauvaise idée. Pour les milliers de visiteurs quotidiens on mettrait les cloisons, et on les enlèverait pour vendre les places le soir? Voilé qui est complètement absurde. C'est défigurer un bâtiment qui ne leur appartient pas. Il y a une grande différence entre les deux scènes nationales: le Palais Garnier est propriété de l’État donc du patrimoine national, alors que Bastille est propriété de l'établissement public Opéras de Paris. Il est donc chez lui et peut enlever les fauteuils, en rajouter ou les peindre en rouge en vert. On y est beaucoup plus libre qu'à Garnier.»

«La direction prétend avoir l'approbation des pouvoirs publics pour son opération, mais je pense qu'ils les ont en grande partie trompés puisque si l'on déclare que l'on rend des cloisons amovibles, cela veut dire que l'on peut les remettre. La ligne de défense est donc de dire: pourquoi s'énervent-ils tous, on les remettra quand on voudra. Sauf que d'après ce que l'on me dit, les sièges gagnés grâce au retrait de ces cloisons ont déjà été mises en vente. Comment voulez vous que l'on replace des parois si on a déjà vendu toutes les places qui se situent sur leur emplacement? Cela ne tient pas debout.»

«Manque de respect»

«Tout cela représente un manque total de respect pour le bâtiment. J'ai quand même consacré 21 ans de ma vie à le préserver et à le restaurer. Je sais ce qu'il en a coûté à l’État et aux métiers d'art. Je trouve que c'est avec beaucoup de légèreté que l'équipe de Stéphane Lissner lui faire faire une telle bêtise. Je ne veux pas le mettre en cause lui-même, je suis sûr qu'il a été dépassé. Il n'aurait jamais imaginé faire une chose pareille à la Scala, c'est impensable.»

Vous imaginez qu'on touche à une des sculptures de Jacek Stryjenski sur le rideau d'avant scène du Grand Théâtre?

«Lorsque je dirigeais l'OPN (de 1994 à 2004, ndlr) on pouvait enlever seulement deux cloisons de façon exceptionnelle entre les loges 37, 38 et 39 pour faire place à une seule grande loge où venaient le président de la République, la reine des Belges et toutes ces personnalités de ce type. Quand en 1994 et 1995, on a fermé la salle pour des travaux considérables, notamment la restauration complète de la scène et de sa mécanique, on en a profité pour rénover la totalité de la salle. On a refait le rideau d'avant scène repeint à l'identique par Monsieur Mattei qui était le meilleur dans le domaine. On a équipé l'avant-scène et nettoyé le plafond de Chagall. Les travaux ont duré un an et demi. On a aussi recouvert les loges et leurs cloisons de damas retissé à l'ancienne, et les velours ont été refaits. A ce moment là, on m'aurait bien signalé s'il y avait d'autres cloisons amovibles. Pourquoi tous ces travaux si elles l'étaient?»

«Rien n'a été fait à la légère»

«Vous imaginez qu'on touche à l'une des sculptures de Jacek Stryjenski sur le rideau d'avant-scène du Grand Théâtre? C'est toute la ville qui descendrait! Alors qu'on fiche la paix au Palais Garnier. Maintenant que les travaux, qui coûtent paraît-il 300 000 euros ont été faits, on ne va pas retirer ces rails. Mais que les cloisons restent là où elles étaient et qu'elles n'en bougent plus.»

Du côté de la défense, Stéphane Lissner rétorque qu'un directeur d'opéra a le droit de lancer des travaux en accord avec les autorités compétentes et même le devoir de moderniser le théâtre. «La DRAC (direction régionale des affaires culturelles) a donné son accord de principe en juin 2014 après une étude réalisée par l'architecte des monuments historiques sur l'installation de cloisons amovibles dans des loges du premier et du deuxième étages. Ces parois peuvent être retirées et replacées en un temps minime en fonction des spectacles programmés. Il ne faut que quelques minutes pour réaliser la manipulation qui est très simple. Les rails et les cloisons sont recouverts du tissu d'origine qui est ainsi rétabli. Rien n'a été fait à la légère.»

Polémique disproportionnée

«Quand la demande est très forte et que des spectacles affichent complets, cette possibilité n'est pas anecdotique. Trente places sur deux cents représentations, ce n'est pas rien. Jusqu'à aujourd'hui, on pouvait enlever certaines cloisons pour les soirées de gala ou de mécénat, lorsque nous louons la salle. Nous souhaitons pourvoir le faire aussi pendant la saison lyrique et chorégraphique. Cette polémique est complètement disproportionnée. Avoir la possibilité d'ajouter trente places de première catégorie d'une parfaite visibilité, ce qui n'est pas le cas pour environ 500 places du Palais Garnier, et remettre les cloisons après les soirées, n'a rien d'outrageant.»

«Vous imaginez bien que je n'ai pas l'intention de défigurer le Palais Garnier, monument historique unique pour lequel j'ai une admiration sans bornes. S'il s'agissait d'abîmer le bâtiment, je serais bien évidemment le premier à signer la pétition. Nous respectons toutes les conditions de la DRAC en modernisant les cloisons anciennes en mauvais état. Tout cela est étroitement supervisé par les instances concernées.»

Quant à savoir si ces mesures seront occasionnelles ou définitives, Stéphane Lissner déclare «travailler sur la question. Nous n'avons encore pas décidé comment seront organisées les séries de représentations à venir. Tout cela est en discussion.»

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