Genre: DVD ou Blu-ray
Qui ? Daniel Barber (2009)
Titre: Harry Brown
Chez qui ? Studio Canal

«J’ ai peur de ces jeunes en gangs», disait le jeune cinéaste Daniel Barber à la sortie de son premier long métrage, Harry Brown . «Ils ne respectent aucun pan de la société… La vie devient de moins en moins chère dans ce pays.» Le pavé était lancé, dans la mare.

Harry Brown conte les tourments du personnage éponyme, porté par un Michael Caine superbe au début du film, en retraité veuf, solitaire et propret. Lequel vit dans un quartier d’immeubles en barres d’une grande ville anglaise. Chaque matin sur le trajet qui mène au café, où il joue aux échecs avec son unique ami du coin, il hésite à traverser le passage sous la route que squattent des jeunes encapuchonnés. A chaque fois, il fait le détour. L’ami «du coin» est tué par ces zonards de jour qui bloquent notamment le petit tunnel. Face à l’inertie d’une police coincée dans ses procédures, Harry Brown choisit d’empoigner ce problème à sa manière, lui qui fut soldat dans une ancienne vie.

On devine vite la polémique qu’a suscitée le film à sa sortie à l’automne 2009. Enième histoire de justicier dans la ville, du Charles Bronson à alibi sociopolitique, peut-on craindre. Le Guardian , qui cite Daniel Barber, consacre plusieurs articles et billets en ligne au film, fustigeant une œuvre «particulièrement racoleuse, le dernier film en date, et le plus sordide, à exploiter notre peur des jeunes». La polémique rappelle un peu celle qui a entouré en France La Journée de la jupe, téléfilm d’Arte dans lequel Isabelle Adjani campait une enseignante prenant ses élèves en otage après avoir découvert un revolver dans les affaires de l’un d’eux. Fiction de droite, dénonçaient certains, ce qui constitue évidemment la pire critique pour un film.

Harry Brown a lui aussi été dépeint comme un manifeste sur grand écran de la campagne des conservateurs, lorsqu’ils dénonçaient une Grande Bretagne «brisée» par les années de travaillisme.

Admettons l’hypothèse de la fiction de droite, bien qu’elle soit bancale. La Journée de la jupe ne s’épanchait pas sur le contexte socio-économique des jeunes dépeint comme cruels, pas plus que Harry Brown ne cherche à établir la genèse psycho-familiale de ses dealers à capuche. Les auteurs esquissent une approche sécuritaire: la prof qui disjoncte opère comme un verrouillage, tandis que le retraité anglais liquide le problème avec énergie. Evidemment, c’est un résumé un peu abrupt des programmes des partis conservateurs…

Dans les deux cas, le film pose le constat d’une déréliction sociale, et son impact sur l’individu qui se sent menacé, plutôt que celle de la mécanique sociale. «Incarner Harry Brown ne fait pas de Michael Caine un expert en sciences sociales», flinguait un blog du Guardian , appelant même l’acteur à arrêter là sa carrière.

Ces postulats n’ont pourtant rien de racoleur, et si le téléfilm français ainsi que le thriller anglais pèchent dans leur déroulement, c’est surtout en raison de choix de scénarios plutôt malheureux ou pas assez tenus.

Harry Brown évolue ainsi vers une accumulation de tirs en rues et en pleine nuit, qui trouve son apothéose dans une douteuse scène de fusillade dans le café; la séquence s’étend ensuite à la rue, avec moult attaques de policiers venus tenter de mettre un peu d’ordre dans ce chaos. Mais là encore, le film était condamné à trouver une résonance avec son temps immédiat: comment ne pas y voir une préfiguration, même fortuite, des émeutes qui ont enflammé les banlieues de Londres et de Manchester cet été?

La Journée de la jupe comme Harry Brown posent de bonnes questions, sans y répondre le moins du monde. Le parti pris de Jean-Paul Lilienfeld et celui de Daniel Barber est de scruter la montée de l’exaspération des victimes. Ils installent la source du fameux sentiment d’insécurité (les lycéens enfermés dans leurs clichés machistes, ou les gangs opérant à ciel ouvert) comme une donnée de départ, tout en proposant de tourner le regard vers les agressés. En cela, éventuellement, peut-on parler d’une fiction de droite.

Vu ainsi, cinéma et TV proposent une autre lecture d’une situation urbaine bien réelle, de nature à alimenter le débat. Après tout, l’interprétation d’un défi collectif, politique et citoyen, ne gagne rien à être présentée selon un seul biais, même dans la création audiovisuelle. Malgré ses défauts, Harry Brown a bien sa raison d’être.

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Daniel Barber

Réalisateur

à la sortie du film

«C’est un cri d’alarme.Je voulais parler de ces gamins et de la peur qu’ils font régner dans les quartiers. Ils terrorisent les gens»