Dans le flot des débats suscités par l'arrivée au pouvoir du parti de Jörg Haider, voilà bien la polémique la plus vaine. En juin dernier, trois intellectuels publiaient dans la page Horizons-Débats du Monde une violente attaque contre le Festival de Salzbourg et Arte. Quel était le sujet du courroux de Jean Kahn, président du Consistoire central des communautés juives de France, Gottfried Wagner, arrière-petit-fils de Richard, et Philippe Olivier, musicologue? La retransmission des Troyens sur la chaîne franco-allemande. Car il s'agirait alors d'une «banalisation inadmissible […] douteuse et contradictoire», d'autant plus qu'«un tel spectacle infligerait à un nombreux public international l'idéologie pour le moins ambiguë d'une épopée douteuse inspirée à Berlioz – qui n'y pouvait mais – par l'Enéide de Virgile: celle d'un gouvernant soi-disant providentiel, fondateur d'un ordre du monde prétendu impérissable». Pour eux, «le choix des Troyens […] ne résulte ni du hasard, ni de la neutralité.»

Dans l'outrance des propos, on croit reconnaître le ton vertueux et sans nuance de Gottfried Wagner. Toujours est-il que les trois signataires se trompent joliment de cible. Accuser implicitement Gérard Mortier d'avoir programmé Les Troyens comme une glorification d'un «gouvernant providentiel» (donc M. Haider, si l'on a bien compris), c'est méconnaître à la fois le combat de Mortier contre toute forme de conservatisme en général (combat qui ne date pas d'hier) et le simple fonctionnement d'un festival comme celui-là, où l'on programme les ouvrages plusieurs années à l'avance!

Un procès d'intention

Taxer ensuite Les Troyens d'épopée «ambiguë» et «douteuse» relève d'une ignorance assez étonnante. Le sujet de l'ouvrage de Berlioz, en effet, n'est pas la fondation de Rome, mais l'effet dévastateur que peut exercer sur les individus et leurs vies privées l'adhérence «fanatique» à une utopie que Berlioz résume par une marche d'un pompiérisme trop évident pour n'avoir pas été voulu – et bien loin de la sublime inspiration des monologues de Cassandre ou Didon, sans parler de la nuit d'amour du quatrième acte.

Quant à la «banalisation» qu'implique une telle retransmission, elle relève du procès d'intention. D'ailleurs Jérôme Clément, vice-président d'Arte, le confirmait dans sa réponse au journal Le Monde: Gérard Mortier prendra la parole avant la retransmission, afin d'expliquer comment le Festival de Salzbourg tente d'être un lieu de prise de conscience et de résistance intellectuelle. Cette inutile polémique aura au moins permis de le rappeler.

A. Px