Comme certains Alémaniques à la lecture de mon article (LT du 23.03.10), Andreas Auer semble réagir dans son brûlot «Monsieur Hodgers, qu’avez-vous contre le suisse-allemand?» (LT 25.03.10) plus sous le coup de l’émotion que celui de la réflexion. Je persiste à croire qu’un débat rationnel est possible et nécessaire sur les équilibres linguistiques nationaux.

Contrairement à ce qu’il laisse entendre, je fais partie de ces rares Romands qui refusent d’adopter la posture facile de la «défense de la minorité linguistique». Je pense que les minorités culturelles sont bien traitées dans ce pays, surtout en regard des comparaisons internationales (Belgique, Canada, etc.). C’est pourquoi j’ai défendu la candidature d’Urs Schwaller face aux attaques sur sa latinité et je me suis récemment retrouvé le seul Romand à refuser d’introduire des quotas linguistiques au Conseil fédéral.

De plus, personnellement, j’ai fait le choix de venir m’établir une année à Berne, avant tout pour mieux connaître la culture alémanique. J’y prends des cours d’allemand et de suisse-allemand. Dans mon discours et dans mes actes, j’applique ce que je crois: aller vers l’autre pour mieux le connaître. Notre pays est une Willensnation, ce qui implique une expression renouvelée régulièrement de la volonté de vivre ensemble. C’est bien dans ce cadre que je pose le débat sur les langues.

Je n’ignore bien sûr pas les différentes variations régionales du suisse-allemand. Mais la mobilité professionnelle, les mariages mixtes et le renforcement du dialecte dans les médias ont tendance à unifier la forme et la tonalité du Mundart. Contrairement aux affirmations d’Andreas Auer, je ne dis pas pour ma part que le suisse-allemand est impossible à apprendre – puisque je le fais –, mais bien que de nombreux Suisses alémaniques le considèrent comme tel. Enfin, je n’ai jamais envisagé une police des langues en Suisse. J’ai simplement évoqué trois scénarios théoriques possibles: freiner le dialecte, en faire une langue nationale ou adopter une langue tierce. Il s’agit d’hypothèses de travail très diverses. Je précise d’ailleurs qu’aucune ne me convainc et que je cherche avant tout le débat, si possible, serein.

Je n’ai rien contre le suisse-allemand. Au contraire, il est relativement simple d’apprentissage et j’apprécie sa sonorité. Le statut de biculturel d’Andreas Auer et sa parfaite maîtrise des trois premières langues suisses (suisse-allemand, allemand, français), lui font ignorer certains trends qui peuvent mettre à mal notre cohésion nationale. Car la plupart des citoyens n’ont pas sa chance. Lorsqu’en 1979, la première radio émettait en suisse-allemand, qui se doutait que, 30 ans plus tard, la majorité des programmes radiotélévisés des chaînes publiques le seraient aussi? Quelle sera la conséquence dans le futur du choix du canton de Zurich d’enseigner l’anglais avant le français? Et des autres signaux qui montrent que le français baisse chez les jeunes outre-Sarine? Peut-on parler de mobilité universitaire quand, en 2000, la part du dialecte ou situation mixte (allemand et dialecte) dépasse les trois quarts des enseignements en Suisse alémanique?

C’est bien toutes ces questions auxquelles nous devons faire face. Il est facile de qualifier l’autre d’ignorance, d’arrogance et de despotisme pour éviter le débat. Il est moins facile d’y répondre.