Elizabeth George. Le Rouge du péché. Careless in Red. Trad. d'Anouk Neuhoff. Presses de la Cité, 528 p.

Voici l'aveu d'un crime à venir. Si un jour vous trouvez le titreur en chef des Presses de la Cité poignardé dans son bureau, monsieur le commissaire, sachez que je plaide coupable. J'aurai probablement craqué à force d'énervements contre les pratiques scandaleuses que tolère cette vénérable maison. Dernier exemple en date: Careless in Red, le nouveau polar très attendu de l'Américaine Elizabeth George, paraît ici affublé d'un titre idiot, Le Rouge du péché.

Par les mamelles de Belzébuth, que vient faire le vieux spectre bigot du péché, «transgression consciente et volontaire de la loi divine» selon le Robert, dans une intrigue certes imbibée de sexe mais jamais bondieusarde, et dont les plus lascifs protagonistes, une mère nymphomane et son fils donjuanesque, sont avant tout les victimes tragiques de leur inconscience, de leur négligence obtuse face aux sentiments de leurs proches?

Après la magnifique parenthèse d'Anatomie d'un crime, Miss George retrouve ses deux enquêteurs fétiches, l'aristocratique Thomas Lynley et la plébéienne Barbara Havers, dans un récit qui commence par méchamment malmener le premier.

Inconsolable après le meurtre brutal de sa jeune épouse enceinte, Lynley a tout plaqué pour une longue errance de clochard hébété qui le mène sur les falaises venteuses des Cornouailles, paradis des surfeurs et des varappeurs. Au pied d'une falaise, il trouve un jour le cadavre d'un jeune homme dont la chute n'est peut-être pas accidentelle.

D'abord entendu comme témoin, voire comme suspect, Lynley se trouve intégré malgré lui au team des enquêteurs lorsque ceux-ci découvrent enfin son identité. Lui qui semblait jusqu'alors inébranlable laisse entrevoir l'abîme de désarroi dans lequel l'a plongé son veuvage, et accueille avec reconnaissance le renfort de sa collègue Barbara, toujours mal fagotée et délicieusement mordante. Le roman le voit reprendre peu à peu des couleurs, renouer avec la vie. Quoi de mieux que le mystère d'un meurtre pour lutter contre le blues? Une amitié amoureuse, peut-être, comme l'attirance qu'éprouve Lynley pour la troublante Daidre, voisine du lieu du crime, qui semble avoir menti sur ses véritables origines.

Poursuivant son travail d'ethnologue du chaos social britannique, l'anglophile Américaine explore ici le milieu des surfeurs et des promoteurs de loisirs, dans une région sauvage où les marées peuvent être aussi assassines. Son ample roman a une dimension chorale, avec pas moins de onze personnages importants, liés par des secrets de famille, des passions brisées, des conflits non résolus. Le plus attachant est sans doute Ben Kerne, père de la victime et mari de la sulfureuse Dellen, femme fatale et fêlée à la Tennessee Williams. Mais les autres protagonistes sont croqués avec cette précision d'entomologiste de l'âme qui a fait la réputation d'Elizabeth George.

La simple résolution d'une énigme policière n'a jamais été sa cup of tea, au contraire - en quoi elle se distingue de reines du crime à l'ancienne, comme Agatha Christie. Tout lecteur quelque peu attentif découvrira en fait assez vite le mobile du meurtre, une vengeance froidement préméditée, et l'identité de l'obsessionnel assassin. Mais Careless in Red reste passionnant bien après cette révélation, par l'évocation des résonances que l'aveu du coupable a suscitées chez les proches de la victime, et des changements de vie qui se dessinent à cette occasion. Comme souvent chez Miss George, les problèmes de filiation, les relations difficiles entre pères et fils, enfermés dans une posture pataude de pudeur virile, sont au cœur du drame. Les femmes s'en tirent à peine mieux, soit par froide carelessness, soit au contraire par une plus grande aptitude à extérioriser leur empathie. Ce qui reste très mystérieux, à considérer de tels imbroglios de blessures secrètes et de drames intimes couvant sous le vernis des rapports de bon voisinage, c'est qu'il n'y ait pas beaucoup plus de crimes de sang dans nos sociétés. Nous sommes bons, viscéralement bons, au point de nous contenter de lire des polars au lieu de les vivre. Le titreur des Presses de la Cité peut encore dormir tranquille. Cet article n'était qu'un premier avertissement.