Pascal Dessaint. Tu ne verras plus. Rivages. 272 p.

A force de broyer du noir sur la péniche de sa compagne partie en voyage, le capitaine de police Félix Dutrey a des idées suicidaires. Balle dans la tête ou noyade? Il hésite encore quand une collègue vient le distraire avec une histoire étonnante: le petit train touristique de Toulouse a été attaqué par des voyous déguisés en Peaux-Rouges. Le lendemain, c'est un taxidermiste qu'on découvre poignardé dans son atelier, ses yeux volés, remplacés par des billes. Y a-t-il un lien entre ce qui ressemble à un canular et ce meurtre étrange? Onzième roman noir de Pascal Dessaint, Tu ne verras plus renoue avec les enquêtes toulousaines du sensible Félix Dutrey. Sur fond de pluies diluviennes, c'est de trafics d'oiseaux tropicaux qu'il est ici question, symptômes d'une rapacité humaine qui écœure le détective. Alors que son précédent polar, l'excellent Cruelles Natures, va être adapté au cinéma, Pascal Dessaint poursuit ici sa dénonciation de la criminalité environnementale. «Le roman noir, commente-t-il, a toujours rendu compte du monde tel qu'il va mal», et aujourd'hui ce monde souffre de problèmes écologiques. La mélancolie du ton laisse entendre que la partie est perdue d'avance. Plus romancier que militant, Dessaint dissèque les âmes de ses héros trop humains, confrontés aux ambiguïtés de certains engagements, mais qui pour rien au monde ne laisseraient tomber un ami - ce qui n'est pas la plus mauvaise manière de se donner envie de rester en vie.

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Robert Crais. Mortelle Protection. The Watchman. Trad. de Hubert Tézenas. Belfond. 360 p.

Riche héritière de 22 ans, Larkin Barkley est une écervelée fêtarde. Fonçant à tombeau ouvert dans Los Angeles, en pleine nuit, elle heurte une voiture dont les occupants prennent la fuite. Parmi eux, un caïd de la cocaïne. Promue témoin gênant, la belle insouciante doit se protéger de multiples tentatives de meurtre en compagnie d'un gardien taciturne, Joe Pike, un ancien mercenaire. Aux antipodes des déprimes écologiques, le dernier polar de Robert Crais, Mortelle Protection, paraît être le prototype du thriller californien à lire d'une traite en une seule nuit blanche. Mais ce livre énergique aux rebondissements rocambolesques est surtout un incisif portrait de personnage. Dans d'autres polars de l'auteur, Joe Pike apparaît en tant que sombre acolyte du détective Elvis Cole, insolent surdoué à la langue bien pendue. Par contraste, le taiseux Pike, aux yeux toujours masqués de lunettes miroirs, intervient d'ordinaire comme exécuteur des basses œuvres, guère soucieux de la légalité de ses actes. Mais Mortelle Protection montre les fêlures secrètes du ténébreux baroudeur, survivant d'une enfance atroce sous les coups d'un père abusif. D'une pudeur et d'une droiture morale extrêmes, Pike se révèle ici très attachant, doté aussi d'un humour à froid qui lui sera fort précieux pour résister aux avances gouailleuses de sa séduisante protégée.