Ed McBain. Alice en danger. Trad. de Guy Abadia. Ed. du Rocher, 312 p.

Enrique Serna. La Peur des bêtes. Trad de François Gaudry. Phébus, 272 p.

La loi des séries s'applique surtout aux coups du sort. Alice Glendenning croyait avoir tout perdu après la mort de son mari, disparu en mer. Désormais seule avec deux enfants qu'elle adore, la jeune femme est au bord du gouffre financier car l'assurance vie du défunt tarde à honorer ses engagements. C'est alors qu'un accident de voiture lui vaut un pied plâtré, grave handicap pour son travail. Le même jour, ses enfants sont kidnappés en revenant de l'école et une voix de femme, au téléphone, réclame une rançon dont le montant correspond exactement à la somme attendue de l'assurance.

Alice en danger est le dernier roman publié par Ed McBain sous son deuxième nom d'auteur, Evan Hunter, peu avant son décès l'an dernier (son vrai nom est en réalité Salvatore Lombino). L'action se déroule en Floride, loin des rues de New York-Isola, théâtre de la célèbre série du 87e District auquel n'appartient pas ce thriller atypique. Style leste et scénario malin: la patte du vieux maître est immédiatement reconnaissable, mais ce polar vaut surtout par l'émouvante personnalité de son héroïne. Alice est une femme pour qui le mot résilience semble avoir été tout exprès inventé, d'autant plus qu'elle ne peut guère compter que sur elle-même pour retrouver ses enfants: les policiers de trois agences différentes qui se disputent la résolution de l'affaire sont plus incompétents et gaffeurs les uns que les autres... Leurs maladresses apportent un souffle d'humour bienvenu dans une intrigue par ailleurs tendue, comme si McBain éprouvait un malin plaisir à caricaturer des cops dont le reste de son œuvre donne au contraire une image nuancée et humaine.

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Evaristo Reyes rêvait d'être écrivain, mais les aléas de la vie ont fait de lui un policier. Sa vocation inassouvie explique sans doute sa bienveillance envers un écrivain marginal, que ses chefs lui ont demandé d'intimider pour avoir rédigé des billets hostiles au chef de l'Etat. Mais le trublion teigneux est tué peu après, et Reyes est évidemment suspecté du meurtre. Au Mexique, La Peur des bêtes, premier polar traduit d'Enrique Serna, a la réputation d'un roman à clefs qui fait grincer bien des dents, surtout dans le milieu littéraire, croqué avec férocité. L'enquête de Reyes le conduit en effet dans les cercles intellectuels de Mexico, tant du côté des proches du pouvoir que de celui d'opposants plus vaniteux qu'idéalistes. Accoutumé aux corruptions politiques, il perd du coup ses dernières illusions sur les gens de lettres, dont les réseaux de connivence sont dignes des pires truands. Ce qui ne l'empêchera pas de tirer son épingle du jeu en faisant de ses tribulations un roman à succès... avant de demander sa réintégration dans la police, car il a «besoin de respirer un peu d'air pur»!