Exposition

Pollock et les démons de la figuration

L’inventeur du dripping n’a cessé, au long de sa carrière, d’en revenir à la figure. Illustration au Kunstmuseum de Bâle, au fil d’une exposition étonnante à voir jusqu’en janvier prochain

C’est un autre Pollock, du moins un Pollock finalement plus riche et plus complexe, que l’on découvre au Kunstmuseum de Bâle. Un peintre qui ne se serait pas lancé tête baissée dans les lacis et les circonvolutions du dripping, mais qui, tout au long de sa carrière, jusqu’aux dernières années, a tenté de faire la part des choses entre la figuration et l’abstraction.

D’emblée, on est frappé par l’autorité de son dessin, la vigueur du trait couplée avec un sens du décoratif et de la mise en page. Emblème du sentiment de surprise que cette exposition se fait un point d’honneur de susciter, la première pièce à voir, au début du parcours et à l’aube de la carrière du jeune Jackson – décidé à devenir artiste à l’instar de trois de ses quatre frères aînés –, se situe à l’opposé des toiles monumentales de la maturité: il s’agit d’une petite sculpture taillée dans la pierre lorsque Pollock avait à peine 20 ans (1930-1933), masque impérieux, au profil accusé et aux yeux baissés.

Au fil d’une centaine d’œuvres, peintures, dessins, lavis, et beaucoup de travaux combinant les techniques et les médiums, pastel, gouache, aquarelle, encre, laque, huile, couleur aluminium, gravure, l’exposition a le mérite non seulement de révéler un pan peu connu, et très fort, de la production, mais aussi d’éclairer les sources d’influence. Le régionalisme pour commencer, suivant l’enseignement de Thomas Hart Benton à l’Art Students League de New York, et qu’illustre le beau paysage «classique» de collines ondoyant sous un ciel taché de mauve (Rolling Hills, 1934). Puis un regard sur la peinture baroque et maniériste, sur le style du Greco en particulier, que rappellent des formes penchées, accentuées et rythmées, et expressives.

Du Greco à Picasso, la transition paraît logique et naturelle: le peintre de Guernica, et cette toile magistrale précisément, que Pollock visitera à plusieurs reprises au moment où, en 1939, elle sera exposée dans une galerie new-yorkaise, exerceront une réelle fascination sur l’artiste, fascination dont diverses peintures se font l’écho (Horse, vers 1944).

Démon de l’alcoolisme et de la dépression

La commissaire de l’exposition, Nina Zimmer, a beau jeu de relever qu’en dépit de son silence au sujet de la peinture américaine de l’après-guerre, Picasso ne laisse pas de s’y intéresser, du moins de s’ouvrir à de nouvelles solutions, ses toiles connaissant alors une expansion, jusqu’au monumental, et ses sujets une sorte d’éclatement interne. Mais là n’est pas le thème de l’exposition. Les muralistes mexicains, Orozco, Siqueiros, Rivera, et l’art amérindien, nourrissent également le travail du jeune artiste. Le surréalisme enfin apporte à Jackson Pollock, en proie au démon de l’alcoolisme et de la dépression, et sous thérapie auprès de praticiens d’obédience jungienne, des techniques et une orientation vers l’inconscient. Le merveilleux «Blue», sous-titré «Moby Dick», où des éléments colorés flottent dans une teinte océanique, évoque à la fois Miró et Kandinsky, tout en restant… un Pollock.

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Mais la présentation ne se limite pas au registre figuratif, puisqu’elle inclut, à titre de comparaison, et pour insister sur l’embrassement parfois inextricable des formes, référencées et abstraites, des drip paintings et autres compositions fondées sur le rythme et le recouvrement de motifs empruntés à la réalité – jamais très éloignée cependant, et présente, en filigrane, dans certaines couches de l’œuvre, comme le rappelle cette citation du peintre: «Parfois, je suis très représentatif, et, en fin de compte, toujours un peu. Lorsque vous peignez à partir de l’inconscient, les figures sont prêtes à émerger.» Dynamiques, en noir et blanc, ou brun et argent, des peintures du début des années 1950 succèdent à l’âge d’or, à l’échelle d’une vie, du dripping, représenté par la merveilleuse composition intitulée «Galaxy» (1947).

Quelques «dernières œuvres», réalisées en 1953, juste avant que les problèmes de dépendance et de santé en général aient raison de l’activité du peintre (il mourra en 1956 dans un accident de voiture), montrent comment la figuration et l’abstraction ont coexisté à tout moment de la carrière. L’évocation, au pinceau, d’un totem rappelant l’intérêt de l’artiste pour l’art amérindien (Easter and the Totem) jouxte une toile alliant, sur tout son espace, coulures et plages colorées, sur un fond sombre, toile dont le titre, «Unformed Figure», est lui-même ambigu. La figure oui, mais une figure informe ou incomplètement formée – tout comme la vie, près de son terme, ne trouvera jamais sa forme définitive.


«Pollock figuratif», Kunstmuseum, Bâle, jusqu’au 22 janvier 2017. Ma-di 10h-18h (je 20h). www.kunstmuseumbasel.ch

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