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Andrzej Wajda à Berlin, en 2009.
© AFP

Hommage

La Pologne pleure Andrzej Wajda, son maître cinéaste disparu à 90 ans

C’est un géant du cinéma mondial qui s’est éteint dimanche soir à Varsovie. Après une carrière couvrant six décennies, l’auteur de «Cendres et Diamant», «L’Homme de marbre» et «Katyn» venait de terminer un nouveau film

Depuis la mort du Portugais Manoel de Oliveira l’an dernier, à 106 ans, il était sans doute le plus vieux cinéaste encore en activité. Andrzej Wajda, qui s’est éteint dimanche soir dans un hôpital de Varsovie à l’âge de 90 ans, aura compté parmi les plus grands cinéastes de la seconde moitié du XXe siècle – ces enfants de la guerre qui ont défini le cinéma d’auteur moderne. Figure de proue de la résistance au pouvoir communiste, avant de perdre peu à peu de son aura suite à la chute du Mur de Berlin, il était un incontournable des grands festivals. Une Palme d’or à Cannes en 1981 avec «L’Homme de fer» venant parachever sa stature tant artistique que politique.

Né le 6 mars 1926, Wajda était le fils d’une enseignante et d’un militaire, assassiné par les Russes dans le massacre de Katyn. A 16 ans, le jeune Andrzej rejoint la résistance contre l’envahisseur allemand. Mais la grande affaire de sa vie sera une résistance plus subtile au pouvoir communiste, inféodé à Moscou. Un pouvoir qu’il défiera en gagnant sa place de grand artiste «au-dessus de la mêlée». Même en puisant la plupart de ses sujets dans le passé, Wajda critique en fait la situation présente durant toute la période de la Guerre froide, pour finir par rejoindre la contestation ouverte du mouvement Solidarnosc de Lech Walesa. Mais après 1990, son élection comme sénateur marquera le début d’un relatif déclin.

Entre passé et présent

Au cours d’une carrière longue de 66 ans, Andrzej Wajda a réalisé 36 longs-métrages, une dizaine de téléfilms et quelques documentaires. Que reste-t-il de cette oeuvre impressionnante, qui se trouve aujourd’hui dans une sorte de «purgatoire»? D’abord ses premier films, de «Kanal» aux «Innocents charmeurs» en passant par «Cendre et diamants», où, comme ses contemporains Jerzy Kawalerowicz et Wojciech Has, il donne voix à une génération passée de la résistance à une certaine déception de l’après-guerre. Toute une génération qui se reconnaît en l’acteur Zbigniew Cybulski, son interprète de quatre films prématurément disparu en 1967 et inspiration du réflexif «Tout est à vendre». Encore classique, son style flirte alors avec le Néoréalisme et des Nouvelles vagues encore balbutiantes.

Débordé par les «jeunes turcs» Roman Polanski et Jerzy Skolimowski, qui optent bientôt pour l’exil, Wajda préfère ensuite se tourner vers un passé plus lointain. Avec des résultats tout aussi mémorables, «Cendres» ose l’épopée napoléonienne et «La Terre de la grande promesse» chronique de révolution industrielle au tournant du siècle tandis que «Paysage après la bataille» récapitule brillamment la sortie de la guerre. Mais aussi des ratés, comme sa première coproduction, l’anglo-yougoslave «La Croisade maudite (Gates to Paradise)», qui évoque une étrange «croisade des enfants» du XIIIe siècle. Sa nouvelle vedette se nomme alors Daniel Olbrychski, beau blond promis à une carrière internationale, qui entraînera dans son sillage d’autres acteurs révélés par le cinéaste: Wojciech Pszoniak, Andrzej Seweryn et Jerzy Radziwilowicz.

Mais Wajda ne comptera jamais plus qu’à la fin des années 1970. Avec «L’Homme de marbre», enquête sur un ouvrier modèle du stalinisme, il opère un retour aux sujets contemporains, bientôt suivi par «Sans anesthésie», récit d’un brillant journaliste réduit au silence. La consécration internationale arrive avec «Le Chef d’orchestre», allégorie Est-Ouest avec John Gielgud, et «L’Homme de fer», réaction à chaud à la grève des chantiers navals de Gdansk. Ceux qui relativisent en pointant les défauts de deux films surfaits sont balayés. L’Ouest ouvre les bras au pourfendeur du régime du général Jaruzelski. A 55 ans, c’est le tournant décisif de sa carrière.

Fin de carrière en demi-teinte

Tandis qu’en Pologne, les plus fins Krzysztof Zanussi et Krzysztof Kieslowski prennent la relève, Wajda se lance dans une carrière internationale. Mais d’un vigoureux «Danton» (avec Gérard Depardieu) à un sentimental «Un amour en Allemagne (avec Hanna Schygulla) et de pénibles «Possédés» (d’après Dostoïevski, avec Isabelle Huppert), il se vérifie que les coproductions ne lui réussissent guère. Sa veine plus intimiste («Le Bois de bouleaux», «Les Demoiselles de Wilko») se dissout en évanescente «Chronique des événements amoureux». Où il apparaît que le style si énergique de Wajda, privé du recours à la métaphore et de la tension entre aspirations individuelles et engagement politique, n’a sans doute jamais été celui d’un vrai moderne, au contraire d’un Bergman, d’un Antonioni ou d’un Tarkovski.

Boudé par la distribution après son vibrant hommage à un protecteur d’enfants juifs durant la guerre («Korczak» 1990), Wajda se laisse rattraper par l’académisme. Les festivals aussi le lâchent un à un, seul Berlin restant attentif à un sursaut toujours espéré. Son dernier film visible en Suisse, «Pan Tadeusz» (1999), grande fresque familiale et historique du temps de Napoléon, connaît un immense succès en Pologne mais paraît bien indigeste. C’est ainsi qu’on aura manqué ses derniers feux, la farce XVIIIe «Zemsta» avec Roman Polanski acteur, le nécessaire «Katyn» et le testamentaire «Tatarak», éloge de l’éphémère jeunesse conçu pour son interprète favorite Krystyna Janda.

Deux biopics, l’un de Lech Walesa («L’Homme du peuple») et l’autre de Wladislaw Strzeminski, plasticien d’avant garde en butte au stalinisme («Afterimage / Powidoki», achevé de justesse), ferment la boucle. Celle d’un grand humaniste qui aura toujours conjugué pessimisme critique et éloge du combat, avec un bonheur peut-être variable mais une belle cohérence intellectuelle. Désormais, quiconque se penchera sur l’histoire de la Pologne entre 1800 et 2000 ne pourra que rencontrer son oeuvre, d’une importance incontestable. 


Andrzej Wajda en 10 dates clés:

1926 Naissance le 6 mars à Suwalki, à la frontière russo-lituanienne

1942 Rejoint la résistance anti-nazie

1950 Assistant du cinéaste Aleksander Ford (Mosze Lifszyc)

1955 Premier long-métrage, «Polokenie» («Une Fille a parlé / Une Génération»)

1974 Quatrième et dernier mariage, avec la costumière et actrice Krystyna Zachwatowicz

1975 «La Terre de la grande promesse», primé à Moscou puis nommé aux Oscars

1981 Palme d’Or à Cannes pour «L’Homme de fer»

2001 Fonde sa propre école de cinéma, la Wajda School, à Varsovie

2007 «Katyn», retour sur le massacre d’officiers polonais par les Russes qui coûta la vie à son père

2016 Mort à Varsovie en laissant «Powidoki (Afterimage)», choisi pour représenter la Pologne aux Oscars

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