Un point, c’est tout

La ponctuation en pleine révolution juvénile

Sur les écrans de nos rêveries, les émoticones concurrencent les virgules et autres signes vénérables. Les jeunes en font un usage exubérant dans leurs textos. Mais est-ce si grave?

Une virgule mal placée et c’est un monde qui bascule. «Le Temps» raconte la saga de ces signes qui déchaînent les passions, du point-virgule au smiley, des points de suspension céliniens aux parenthèses proustiennes.

Episode précédent:

La ponctuation, une guerre de positions

Le siècle est aux humeurs. Et la ponctuation est au diapason. Sur les écrans de nos téléphones intelligents, nos messages sont émotifs. On les parsème de soleils dodus, hilares pour marquer la joie ou, gardons la mesure, le plaisir; larmoyant, juste ce qu’il faut, pour exprimer un nuage à l’âme; éméchés de l’œil, comme une Carmen de bazar, pour signifier la connivence.

Etienne Dolet, cet imprimeur savant qui s’est tant disputé avec Rabelais – jamais d’accord sur la place de la virgule – en serait estomaqué. Et l’on ne parle pas ici de la stupeur des grammairiens et des typographes du XIXe qui ont enrégimenté la ponctuation, comme des généraux bonapartistes. Haut de casse, bas de casse: on ne plaisantait pas, alors, avec les petits soldats de plomb de l’imprimerie.

Sauf que les empires chutent, ce qui n’est pas près d’arriver à celui de nos émoticônes. Nous y recourons tous. Les adolescents en font un usage exubérant, quitte à congédier la virgule séculaire.

Le point, si agressif

Est-ce grave? Mais non, au contraire, affirme Isabelle Serça, qui enseigne la littérature à l’Université de Toulouse. «On n’a pas intérêt à mépriser les émoticônes, les smileys, les frimousses. On a besoin d’une ponctuation adaptée pour les tweets et les SMS, ne serait-ce que pour éviter les quiproquos. On doit pouvoir indiquer l’ironie, un smiley est utile pour cela. Surtout, les jeunes donnent une autre valeur, dans leurs textos, aux signes usuels. Le point n’est pas utilisé parce que jugé comminatoire.»

Agathe, 19 ans, brillante étudiante en lettres à Lyon, confirme que le point peut faire mal. «Il a une connotation agressive.» Victor, 18 ans, étudiant à l’EPFL, confirme: «Un point dans un SMS, c’est comme claquer une porte à la face de son interlocuteur, ce n’est pas cool.»

«Et la virgule, Mademoiselle, vous la placez parfois?» Autre étudiante en littérature, Mathilde esquisse un sourire. «La virgule, vous n’y pensez pas, dans un texto, c’est balourd!» On s’est bien gardé de poser la question du point-virgule, pour ne pas être rangé définitivement dans le haut de casse «Ancien Régime».

La majuscule qui disparaît

Jean-Marc Cuenet, enseignant de français au cycle d’orientation à Genève, a son explication sur cette prééminence de l’émotionnel: «Le langage SMS étant associé à une expression parlée, les élèves n’utilisent ni ponctuation, ni négation complète. La question de la majuscule me semble importante. Elle tend à disparaître, au point que parfois, dans les travaux écrits, les élèves écrivent leur prénom et nom avec une minuscule au début. Quand je leur demande pourquoi, ils me répondent: «Ben, c’est mon nom, je l’écris comme je veux.»

L’anarchie, corollaire de la toute-puissance d’une subjectivité bourgeonnante, serait-elle l’ordinaire désormais? Les smileys pourraient-ils abattre le vieil édifice d’Aristophane de Byzance? Avant d’ébaucher une réponse à cette question capitale, il convient ici de saluer bien bas l’Américain Scott Fahlman. Cet informaticien est le premier à avoir utilisé, en 1982, le contagieux:-). Ce faisant, il a réalisé le rêve de légions d’auteurs: inventer une figure qui soit un signe de reconnaissance et qui concurrence la panoplie ancienne.

Sylvie Prioul, auteure avec Olivier Houdart de L’Art de la ponctuation (Points/Seuil), recensait dans Le Magazine littéraire de février 2016 des inventions typographiques aussi fracassantes que passagères.

Le fouet de l’ironie

L’imprimeur anglais Henry Denham lance au XVIIe siècle le punctus percontativus, soit un point d’interrogation retourné destiné à clore une question rhétorique, celle dont la réponse ne fait pas de doute. Le poète français Alcanter de Brahm (1868-1942) reprend au bond un point d’ironie utilisé en 1841 par un certain Marcellin Jobard, propriétaire du journal le Courrier belge. Alcanter le redessine sous la forme d’un fouet. Le caustique Alphonse Allais applaudira, mais la postérité l’oubliera, à l’exception d’Agnès B. qui en fera l’emblème de sa revue d’art contemporain Point d’ironie.

Le publicitaire Martin Speckter (1915-1988) frappe un sacré coup, en 1962, avec son interrobang, ou exclarrogatif, qui entrelace les points d’interrogation et d’exclamation. Las, cet alliage explosif, intégré par certains traitements de texte, finira, lui aussi, dans le casier aux souvenirs.

Les émoticônes, elles, jouent les fiers-à-bras éternels, portées par la vague numérico-cool. Est-ce à dire qu’elles pourraient s’immiscer dans d’autres écrits, poèmes, dissertations, traités, articles? «Ne jouons pas les vieilles barbes, balaie Jean-Marc Cuenet. Plus de 70% des élèves qui ont entre 12 et 15 ans font la distinction entre le langage écrit et parlé. Ils jouent à écrire comme dans un livre quand ils rédigent une composition.»

Comme un masque grec

Isabelle Serça s’amuse, quant à elle, de la fortune des signes. «Les smileys sont le fruit d’une combinaison entre les deux points, le tiret et la parenthèse. Le tout forme un masque grec antique, triste ou gai selon l’orientation de la parenthèse.» Et c’est ainsi que les grognards de l’imprimerie à l’ancienne reprennent du galon.

Le point médian cher à Aristophane de Byzance ne connaît-il pas une jeunesse inespérée grâce à l’écriture inclusive? Lecteur・rice・s, la ponctuation est comme toute chose dans la nature: «Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.»

Prochain épisode: On a perdu le point-virgule.

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