Un point, c’est tout

La ponctuation, une guerre de positions

L’art de ponctuer a nourri au cours des siècles des polémiques retentissantes. Professeur de littérature à l’Université de Toulouse, Isabelle Serça éclaire les enjeux de cette bataille des signes

Une virgule mal placée et c’est un monde qui bascule. «Le Temps» raconte la saga de ces signes qui déchaînent les passions, du point-virgule au smiley, des points de suspension céliniens aux parenthèses proustiennes.

Est-ce une bouffée de chaleur révolutionnaire devant tant de lettres enchaînées? Une soif de clarté? Ce matin-là, un jour lointain du IIe siècle avant J.-C., Aristophane de Byzance, qui règne alors sur la Bibliothèque d’Alexandrie, décide d’insérer un blanc entre deux noms. Son estimé collègue, Aristarque de Samothrace, poursuit le travail. Et c’est ainsi que d’un blanc est née la ponctuation, cet art de découper, de rythmer, d’atteler, de détacher des brigades de mots.

Cette respiration est une révolution, souligne Isabelle Serça, professeur de littérature à l’Université de Toulouse. Avant ces deux esprits solaires, Homère, Sophocle et Aristote coulaient en un flot d’ombres continu. Aristophane et Aristarque n’y ont pas seulement introduit du blanc, ils se sont mis à ponctuer, c’est-à-dire à piquer les textes. «Point» ne vient-il pas du latin pingo («je pique»), comment le rappellent Olivier Houdart et Sylvie Prioul dans L’Art de la ponctuation (Points/Seuil)?

Ils imposent ainsi trois signes qui sont, depuis, nos bouées. Le point en haut ou «point parfait» (°), placé à l’extrémité du dernier mot de la phrase, annonce notre point final. Le point en bas (.) équivaut à notre virgule. Le point médian, enfin, préfigure notre point-virgule.

En attendant Gutenberg…

Cette trinité a traversé les siècles, sous des masques divers: on parle ainsi de periodus au Moyen Age pour désigner le point qui clôt une période, cette phrase à multiples propositions héritée du latin. Elle s’est enrichie grâce à des lettrés, le moine Hildemar par exemple qui lance au IXe siècle le point d’interrogation. Mais elle s’est aussi noyée à la belle époque des copistes médiévaux qui introduisent des lettrines au milieu de leurs œuvres sans rime ni raison ou des «rubriques», comme on appelle les passages coloriés en rouge rubis.

Il faut attendre 1455, Gutenberg, son imprimerie et ses Bibles pour qu’un certain ordre s’installe. «Et encore…» sourit Isabelle Serça, auteur d’Esthétique de la ponctuation (Gallimard, 2012), essai aussi captivant qu’érudit.

Le Temps: Aristophane et Aristarque ont beau avoir posé des bases, la ponctuation telle qu’on la connaît s’impose tardivement. Pourquoi?

Isabelle Serça: Parce qu’on a longtemps lu à voix haute! La lecture silencieuse, tacite legere, était rare au Moyen Age. L’écriture était continue comme la parole. Il y avait une ponctuation, certes, l’utilisation de la majuscule et de l’apostrophe, le retour à la ligne, mais cet outillage obéissait à une pratique de la lecture orale.

Quand cesse ce primat de l’oralité?

La lecture individuelle, c’est-à-dire silencieuse, se généralise au siècle des Lumières. Alors que les incunables, comme on appelle les ouvrages imprimés avant 1501, reproduisaient les manuscrits jusque dans leur écriture saturée, les livres font désormais une place respectable au blanc. Il faut que la page respire pour que le sens passe.

Il y a deux courants: celui qui estime que la ponctuation est une affaire de respiration, parce que l’écrit reproduit la parole; celui qui pense qu’elle doit s’adosser à la syntaxe

Isabelle Serça

La ponctuation est-elle pour autant réglementée?

Elle a eu ses traités et ses maîtres, par exemple Etienne Dolet au XVIe siècle avec lequel Rabelais, qui était un excellent grammairien, s’est beaucoup querellé. Il y a deux courants: celui qui estime que la ponctuation est une affaire de respiration, parce que l’écrit reproduit la parole; celui qui pense qu’elle doit s’adosser à la syntaxe. Au XVIIIe, ces deux doctrines cohabitent, quand elles ne s’opposent pas.

La ponctuation est donc un champ de bataille?

Oui, surtout à partir du XIXe siècle et des romantiques. George Sand refusera les règles, estimant que la ponctuation est sa voix, son souffle, son être. Charles Nodier parsème certaines pages de signes de ponctuation, comme pour manifester sa subjectivité et sa liberté. Face à eux, les imprimeurs défendent les lois de grammaire. Les querelles sont retentissantes.

Victor Hugo se plaint des «insectes belgicains», ces typographes belges coupables d’injecter les virgules dans ses vers, raconte Jacques Drillon dans son excellent «Traité de la ponctuation française». Le XIXe marque pourtant une normalisation. Pourquoi?

L’omnipotence des imprimeurs et de leurs normes tient au développement de la presse de boulevard avec ses feuilletons fleuves où se distingue Balzac, à la diffusion du livre qui n’est plus un produit de luxe, à la naissance de l’école publique surtout.

Avec son fameux poème «Un coup de dés jamais n’abolira le hasard», Stéphane Mallarmé bouleverse pourtant l’édifice en 1897. C’est un sacré coup de boutoir, non?

Oui! Il fait sauter tous les cadres. Il supprime les signes de ponctuation, subvertit la frontière de la page pour projeter le vers sur une double page, pense le poème comme une partition pour l’œil et l’oreille. Il fait œuvre de musicien et de plasticien si vous voulez. Par son usage du blanc, son affranchissement des lois de la ponctuation, Mallarmé est fondateur.

Et aujourd’hui, quelle est la marge de liberté des écrivains?

Elle est grande. Une Maylis de Kerangal, l’auteur de Réparer les vivants, joue avec le tiret, les justifications du texte. Comme on écrit à l’ordinateur, on est devenu son propre ouvrier du livre. On peut choisir sa police d’écriture, Garamond ou Times, disposer le texte selon un dessein précis, décider du destin du blanc. La ponctuation devient alors un jeu qui réaffirme le pouvoir de l’écriture.

Prochain épisode: Bain de soleil pour la ponctuation.

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