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Cécile Ladjali est l’auteure d’un récit autobiographique et de deux romans dont le dernier, «Bénédict», se situe à Lausanne et à Téhéran.
© Ulf Andersen / Aurimages

Livres

«Le pont entre les cultures, c’est le langage»

La romancière et essayiste Cécile Ladjali ouvrira vendredi le festival Bibliotopia à la Fondation Michalski, première édition d’un événement dédié aux littératures par-delà les frontières

Bibliotopia, tel est le nom du festival qui s’ouvre vendredi à la Fondation Michalski. Des livres comme un rêve d’utopie, celle que la littérature réinvente sans cesse, celle d’un monde où tombent les frontières. Jusqu’à dimanche, les onze auteurs conviés pour des rencontres publiques sont tous nés ailleurs que dans le pays où ils vivent. A l’heure où les migrations inquiètent, les écrivains rappellent que la littérature, la pensée et donc l’humain sont nomades. Tahar Ben Jelloun et Yasmina Khadra écrivent entre les mondes. Mais aussi Gazmend Kapllani, l’Albanais devenu Grec qui a dû fuir aux Etats-Unis devant les menaces du parti Aube dorée. Ou encore Xiaolu Guo, née en Chine, qui vit aujourd’hui à Londres.

C’est la romancière Cécile Ladjali qui va inaugurer cette première édition vendredi aux côtés de Linda Lê. Romancière, essayiste et enseignante, Cécilia Ladjali questionne de livre en livre les frontières et les origines. Née à Lausanne d’une mère iranienne, elle a grandi et vit toujours dans la région parisienne.

Le Temps: Vous serez demain à la Fondation Michalski, à Montricher, pas loin de Lausanne, votre ville natale. Quel rapport entretenez-vous avec la Suisse?

Cécile Ladjali: Un rapport mystérieux. La Suisse est le symbole d’une naissance assez tragique puisque j’ai été abandonnée dans une pouponnière, à Lausanne. Fille-mère, ma mère ne pouvait pas rentrer en Iran avec moi, c’était impensable dans les années 1970. Elle m’a laissée, car elle savait qu’un couple de Parisiens pouvait m’accueillir et m’offrir une vie digne. En faisant ce geste, elle m’a sans doute sauvé la vie. Mais cela reste compliqué. Quand je mets les pieds en Suisse, comme la semaine dernière pour le Salon du livre à Genève, j’ai le cœur qui bat très vite…

Est-ce par l’écriture que vous avez pu approcher l’Iran, cet autre pays des origines?

Oui, même si je me rends de plus en plus souvent là-bas. Le travail romanesque ressemble un peu à la trajectoire d’Orphée qui descend dans le monde des morts. Orphée fait partie des rares privilégiés qui ont pu en revenir pour écrire des poèmes et placer dans la lumière du jour le souvenir du monde de la nuit. A chaque fois que j’écris débute une séance assez bouleversante et angoissante de spéléologie intime. Je descends un peu en aveugle vers l’origine. J’essaie, avec l’écriture, de remonter vers le sens, à la faveur du langage et de sa lumière.

Dans votre nouveau roman, Bénédict, le personnage principal, qui donne le titre au livre, vit entre deux pays, la Suisse et l’Iran. Androgyne, elle est aussi entre deux sexes. Que nous dit un tel personnage sur le monde d’aujourd’hui?

Avec son androgynie d’esprit et de corps, il dit peut-être ce désir éperdu, ce rêve constant de fusion et de synthèse. Dans un monde de guerres et de conflits terribles notamment entre l’Orient et l’Occident, Bénédict rappelle qu’il serait merveilleux que les frontières, les checkpoints, les murs de la honte soient un jour abolis. L’humain, l’intelligence, la beauté, la grâce, le salut se situent dans la réconciliation des contraires et des opposés.

C’est de cela que parle Bénédict à ses élèves à l’Université à Lausanne et à Téhéran. Elle est convaincue que les mondes ne sont pas opposés. Depuis l’enfance, avec un père suisse et une mère iranienne, elle a senti les points de contact entre l’Apocalypse de saint Jean et Le cantique des oiseaux du poète persan Attar. D’un continent à l’autre, les textes sont jumeaux. Bénédict sait que le pont de corde, fragile, entre les mondes, c’est le langage.

Ce pouvoir du langage, c’est ce qui nourrit votre autre passion, l’enseignement?

Quand j’enseignais à Bobigny, en banlieue parisienne, mes élèves restaient dans la cité et ne voulaient pas aller à Paris, pourtant à dix minutes en métro. Ils me disaient qu’ils n’avaient pas suffisamment de mots pour parler à Paris, qu’ils avaient honte de cela. A les entendre, j’étais effrayée. Je leur disais qu’ils reproduisaient ce que Platon avait décrit dans la République: une ville, Athènes, où l’on parlait le grec académique, et tout autour de la ville une zone où vivaient les barbares. Je disais à mes élèves: «Vous êtes en train de me dire que vous devenez des barbares…» Ils n’avaient pas les mots pour sortir de leur ghetto linguistique.

Que leur proposiez-vous?

Un langage commun, à vous, à moi, à eux, pour que l’on puisse vivre ensemble et s’entendre. Un langage commun basé sur l’enseignement des grands textes. Aujourd’hui je ne suis plus à Bobigny, j’enseigne à l’université et aussi à des lycéens malentendants ou sourds oralistes, c’est-à-dire qu’ils apprennent à lire sur les lèvres et à parler. A un moment donné, ces jeunes, comme ceux de Bobigny, comprennent que sans un langage commun, il n’y a pas de vie commune possible.

A une époque où les Frères musulmans font du prosélytisme religieux à la sortie des lycées en Seine-Saint-Denis, il est plus que jamais vital que l’école dispense aux élèves un langage commun. Si on n’arrive pas avec l’autorité du maître, avec l’autorité des auteurs et des grands textes, à capter des élèves qui ont éperdument besoin d’autorité et de repères, ils iront chercher cette autorité ailleurs. Auteur et autorité, c’est le même mot et c’est un beau mot.

Qu’est-ce qui vous a rendue sensible à cette question du langage?

Enfant, je n’étais pas à l’aise avec les mots. J’étais dysorthographique. Pendant des années, j’ai été en conflit avec les professeurs à cause de mes fautes. J’ai dû me battre avec les mots. Aujourd’hui, les écrivains que j’estime le plus sont souvent ceux qui ont eu un rapport difficile avec les mots. Je crois que cette lutte est salutaire parce qu’écrire est un labeur, une lutte. Longtemps aussi, je n’ai pas su, moi l’enfant adoptée, quelles étaient mes origines. Mais j’ai toujours eu la certitude d’habiter la langue française et de m’y trouver protégée.

A la Fondation Michalski, vous serez en dialogue avec Linda Lê, elle aussi romancière entre plusieurs cultures. Vous la lisez?

Linda Lê est pour moi le plus grand écrivain de langue française aujourd’hui. Pour l’exigence et la violence, c’est-à-dire la beauté, de son écriture. La beauté vous bouscule, vous malmène. Linda Lê est aussi une grande lectrice et c’est un plaisir de retrouver dans ces textes le souvenir de tous les livres lus.


BIBLIOTOPIA, week-end des littératures autour du monde. Du 4 au 6 mai 2018. Fondation Jan Michalski, Montricher.

Cécile Ladjali, Bénédict, Actes Sud, 2018.

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