Plonger dans l'univers pictural du Soleurois Cuno Amiet (1868-1961) est fascinant, déroutant, roboratif et irritant. Tant la charge émotive des éléments picturaux, construction, coloration, est forte dans cette œuvre. Une œuvre qui laisse deviner aussi nombre de tiraillements. «Mon être est contradictions», avouera Amiet, corrigeant aussitôt: «Bien que j'aie été, ma vie durant, tiraillé en tous sens par ces contradictions, je suis pourtant, ma vie durant, resté toujours le même.»

Amiet est le seul artiste, à la charnière du siècle, à participer à deux mouvements marquants (l'Ecole de Pont-Aven et l'association Die Brücke) relevant de deux cultures différentes et importantes, la française et la germanique. Cela donne des droits et crée des obligations. Et si, aux côtés de Hodler et de Giovanni Giacometti, il compte comme un des précurseurs du modernisme en Suisse, il est celui qui peut et tente la synthèse de ce qu'il emmagasine.

Il fréquente les Nabis, découvre le primitivisme des langages de Gauguin et Van Gogh, adapte la technique pointilliste des néo-impressionnistes, confesse un faible pour le Jugendstil, participe aux Sécessions allemandes et autrichiennes, est sollicité pour sa vitalité à participer au mouvement Die Brücke. Période d'effervescence extrême entre 1892 et 1914, sur laquelle l'exposition insiste plus particulièrement. Autant dire que le spectateur se retrouve entouré de mises en pages déroutantes, de dispositifs de couleurs tout à fait surprenants et de tons inattendus. Les recherches d'Amiet, en leur temps, attirèrent l'attention d'un public averti. Mais de nos jours, le peintre soleurois reste un méconnu. Ce qu'il a fait est si peu helvétique… Il faut en effet oser se représenter complètement peint en rose, le visage vérolé de petites touches, comme dans Autoportrait en rose (1907). Et le fait qu'il reprenne souvent une œuvre, en s'autorisant de revenir sur un même thème avec des techniques différentes, peut embrouiller.

L'itinéraire d'Amiet, néanmoins, est lisible. Et l'exposition du Musée Rath, reprise du Kunstmuseum de Berne où elle a été présentée au début de cette année, est moins touffue et moins profuse que la présentation bernoise. Le nombre d'œuvres a été élagué. Il se limite à une centaine de tableaux. Certains aspects ont été renforcés. Des peintures particulières ont été mises en évidence. Quelques toiles des débuts, jusque vers ses 23 ans, laissent entrevoir un portraitiste de convention, déjà séduit pourtant par les lumières. Un autre groupe de peintures, à la fin de l'aventure avec Die Brücke, après 1912, suggère les combats que le peintre ne va cesser de mener jusqu'à la fin de sa vie, balançant entre constructions par masses ou par lignes souples, travaillant les couleurs tantôt en contrastes, tantôt en camaïeux.

Mais pour l'essentiel, les ensembles présentés encadrent cinq grandes époques. La première correspond au séjour à Pont-Aven, au cours duquel Amiet enregistre les leçons de synthétisme de Gauguin transmises par Emile Bernard, Paul Sérusier et Roderic O'Conor. Ses portraits de Bretonnes et ses paysages ont un aspect presque archaïque, structuré par des masses colorées sans véritable relief. Dans un deuxième temps, après son retour en Suisse, le renoncement au détail se voit renforcé par une accentuation de la structure des touches. Sur le visage du petit Otteli (1894), par exemple, elles dessinent un véritable tatouage.

C'est ensuite l'expérience symboliste, issue de l'amitié nouée (entre 1898 et 1903) avec Ferdinand Hodler. Cette période est caractérisée par un certain nombre d'allégories, dont l'émouvant ensemble de «L'Espoir» (1901-1904), peint alors que le couple Amiet attend un enfant qui naîtra mort-né. Mais par peur de n'être perçu que comme un simple épigone de Hodler, Cuno Amiet se relance dans des recherches plus personnelles.

Cette nouvelle indépendance s'exprime dans une série de toiles marquées par un retour à la prépondérance de la couleur. Elle n'est plus une simple coloration d'objet mais forme l'élément de base du dessin, comme dans La Colline jaune (1903). Ou dans le Grand Hiver (1904) représentant un minuscule skieur perdu dans une immensité neigeuse. Une vision irréelle parfois aussi, qui culmine dans les Taches de soleil (1904), jeux d'ombres et de lumières filtrées par un feuillage. Un retour du tachisme qui renforce encore le poids de la couleur. Les toiles apparaissent comme de véritables mosaïques colorées. Cette luxuriance, des paysages d'Oschwand notamment, plaît.

Cette allégresse ouvre une porte prête à accueillir la vigueur de l'expressionnisme allemand. Les membres de Die Brücke lui font connaître leur souhait de le voir participer à leurs expositions. Ce qu'il fera jusqu'à la dissolution de l'association en 1913. Mais il n'a pas leur violence, ni leur révolte. «Sa continuelle motivation ne fut pas la recherche de l'expression des tourments psychologiques – note George Mauner, commissaire invité de cette exposition – mais la quête d'une concordance harmonieuse des couleurs et des formes la plus appropriée à son sujet.» Ce qui nous vaut des paysages de neige qui semblent peints avec des flocons, des jeunes filles au bain fluidifiées par l'eau, des jardins constellés de pétales.

Cuno Amiet. De Pont-Aven à Die Brücke. Musée Rath (place Neuve, Genève, tél. 022/418 33 40). Ma-di 10-17 h (sauf me 12-21 h). Du 31 août au 7 janvier.