Pop. Andrew Bird. The Mysterious Production of Eggs (Fargo/Musikvertrieb)

Sur ses photos promotionnelles, l'homme élégant, sosie du jeune David Byrne, trimballe un attaché-case agrémenté du mot «Monstre». Et les illustrations de son nouveau CD dépeignent une basse-cour en flammes, un yeti tendre ou un insolite quadrupède vert à griffes camouflé sous un plaid. Songwriter au patronyme aviaire, Andrew Bird aime ainsi s'entourer de créatures hybrides. A l'image de ses disques, arches de Noé pour chansons bâtardes appareillant pour le grand large.

Avec The Mysterious Production of Eggs, son sixième album au titre programme, ce drôle d'oiseau en provenance de Chicago distance aisément le troupeau bêlant des tâcherons de la pop. Salué de toute part avec la déférence que l'on réserve d'ordinaire aux créateurs consacrés, l'art délicat du jeune Américain trouve ici, deux ans après l'excellent Weather Systems, son accomplissement le plus lumineux.

De quoi donner des cheveux gris à qui souhaite en décrypter pour autrui l'alchimie délectable. Pour faire vite, disons qu'Andrew Bird siffle, gratte la guitare, pianote, chante et joue du violon. Cela, le livret du présent CD nous le certifie, sans que l'on puisse y lire les miracles qu'il accomplit dans chaque discipline. Violoniste de formation classique, l'homme amplifie son instrument pour mieux en multiplier les possibilités expressives. A l'instar d'un Vincent Ségal (violoncelliste de Bumcello et -M-), Andrew Bird construit par boucles de pizzicati et de coups d'archet l'armature de ses morceaux, utilisant son instrument pour en évoquer mille autres, du piano à pouces africain aux steel-drums de Trinidad.

Et de même que la touche de son violon se fait table de démultiplication sonore, son chant lyrique et poignant évoque en un instant quelques-uns des timbres les plus généreux de la planète pop, de Jeff Buckley à Morrissey, en passant par Rufus Wainwright, Stephen Malkmus ou David Byrne. Toutes références dont l'apparition ponctuelle n'amenuise en rien la singularité de cet organe palpitant.

Homme-orchestre impérial, Andrew Bird tient à peu près tous les instruments sur The Mysterious Production of Eggs. Et les arrangements qu'il en tire épousent avec élégance les reliefs accidentés de ses chansons baladeuses. Enregistrées pour la plupart dans une vieille grange convertie en studio, sise à quelques heures de voiture de Chicago, ces nouvelles chansons consacrent l'érudition joyeuse d'un touche-à-tout capable de parcourir en trois minutes le large spectre des musiques populaires.

Il y a là les mystères feutrés de l'exotica, l'intelligence mélodique de Broadway, l'acoustique solaire de la country, la rugosité du blues et les accélérations rythmiques de la musique tzigane. Complexes et entraînantes à la fois, affublant l'armature couplet-refrain d'appendices déroutants («A Nervous Tic Motion of the Head to the Left»), les chansons d'Andrew Bird se font le pendant musical de ses vers subtils et ludiques, gorgés de métaphores fabuleuses. De la pop, donc, dans son acception la plus généreuse. Celle que les Beatles de Seargent Pepper's ou le Van Dyke Parks de Song Cycle ont élue avant lui. Musique populaire sublimant en quelques mesures le meilleur des expressions du vaste monde.

Chansonnier d'un calibre rare, Andrew Bird s'est acheté cette conduite pop en accrochant au bout de son archet quelques pages jaunies de la grande histoire des musiques populaires. A l'image d'un Tom Waits revisitant à sa manière américaine le Berlin d'avant-guerre, l'homme conjure ses études de violon classique en appariant à la fin des années 90 le folklore tzigane avec le jazz de la Nouvelle-Orléans. Professeur occasionnel de la Old Town School of Folk Music de Chicago, l'Andrew Bird d'alors, accompagné d'un groupe baptisé Bowl of Fire, grave trois albums d'obédience rétro.

Quatrième disque paru en 2001, l'extravagant The Swimming Hour envoie balader l'acoustique nostalgique de ses premiers travaux. Résolument rock, gorgé de soul et d'arabesques pop mariant les Beatles à Pavement, ce disque irrésistible annonce avec fracas les merveilles à venir.

Animal de scène capable de reproduire, seul avec sa pédale d'effets, les arrangements complexes de ses chansons fines, Andrew Bird développe en parallèle un répertoire de concert que documentent deux CD-Rom remarquables (Fingerlings 1 et 2). Laboratoire brut qui accouche aujourd'hui des mille et une pistes sonores de ce The Mysterious Production of Eggs à l'invention féconde. Des œufs d'or, cela va de soi.

En concert le 1er avril à Fri-son, Fribourg (http://www.fri-son.ch) et le 2 avril au Kaufleuten de Zurich.