A parcourir l'exposition Les Années Pop du Centre Georges-Pompidou, le parallèle s'avère tentant. Saisis au vol, les extraits musicaux diffusés tout au long du parcours fléché suggèrent combien la musique des années 60 fait partie intégrante du climat culturel dans lequel s'est développé le Pop Art. Avec, pour origine commune, une forme sans doute plus élitiste et radicale. Au caractère joyeusement déjanté des collages de Rauschenberg, aux affiches lacérées de Villeglé et aux violentes compressions de César, prémices du Pop, répondent le rythme endiablé de «Rock Around the Clock» et les enregistrements ferroviaires de Pierre Schaeffer.

Pour éclore en une célébration jubilatoire de la couleur sonore, la Pop Music, à l'instar du Pop Art, a donc dû passer par une phase de grisaille trash et de violence apprivoisée. La première salle de l'exposition, retentissant des collages sonores de Pierre Henry, est à cet égard emblématique du chemin à parcourir: langage musical radical, réservé à un auditoire averti, la musique concrète ne sera certes pas remplacée par la pop. Mais son caractère aventureux, l'aspect radical de ses collages préfigurant le sampler se devra d'être sensiblement édulcoré pour que naisse, à l'orée des années 60, la Pop Music, art populaire par définition.

Le temps n'est plus (ou pas encore) à la revendication partisane, aux slogans politiques. Ces nouvelles Années folles sont celles de l'hédonisme, de l'amour partagé. «Fun, fun, fun», exultent en chœur les Beach Boys, tandis que les Beatles célèbrent la joie de vivre dans «I Feel Fine». Rythmes et mélodies renoncent à la difficulté d'écoute, à une violence peu fédératrice au profit d'un élargissement de la palette sonore. Par les orchestrations léchées, par l'amélioration des techniques d'enregistrement et de reproduction sonore, une myriade d'univers inexplorés s'ouvre à la génération pop, avide de sensations inédites.

Sélectionnées par le duo électronique Yé-Yé, les plages musicales qui ponctuent la visite de l'exposition de Beaubourg agissent à la manière d'un poste de radio, diffusant en continu les derniers hits des Byrds, des Kinks, des Beach Boys ou de Monkees, parmi la multitude de groupes méconnus ou oubliés. Un habillage sonore plus discret qu'il ne le devrait sans doute, agissant de manière environnementale à l'instar des meubles et gadgets design entassés en certaines sections de l'exposition.

L'analogie n'est pas fortuite: en n'accordant à la musique qu'une portion congrue par rapport aux arts plastiques, l'exposition Les Années Pop démontre, peut-être à son insu, combien le développement de la musique pop ne saurait être assimilé à celui de l'histoire de l'art. Serge Gainsbourg eût parlé d'«art mineur» pour définir la différence qu'il peut y avoir entre une forme de production accessible à tous par sa reproductibilité à l'identique (le disque égale l'œuvre) et un art influencé par la production de masse (les sérigraphies d'Andy Warhol), mais encore tributaire pour sa diffusion du réseau élitiste des galeries et musées.

Seuls les Beatles, et dans une certaine mesure les Beach Boys, peuvent revendiquer un statut à part, ayant réussi à intégrer au sein d'une forme populaire des processus créatifs extrêmement novateurs. Pour le reste, la pop est plus à considérer à la manière des objets qui enjolivent le quotidien. Le vinyle, matière privilégiée des années pop, ne sert-il pas indifféremment aux fauteuils design et à la gravure discographique? De même que l'ameublement des sixties s'arrondit, devient souple, chatoyant, gonflable et jetable, la Pop Music se fait légère comme une bulle de savon, indifférente à cette postérité à laquelle aspirent les artistes plastiques.

Seul exemple d'une démarche hybride présenté dans l'exposition, les concerts arty du Velvet Underground, orchestrés par Andy Warhol, naviguent à la frontière de l'art et de la musique populaire… mais n'ont connu, à l'époque, qu'un maigre succès d'estime, renouant avec l'élitisme des années expérimentales et ouvrant la voie aux musiques underground ou alternatives.