Retour aux affaires. Après huit ans d’administration Obama, notamment marqués par une lune de miel entre la Maison-Blanche et l’industrie pop, rock and roll et rap redécouvrent leurs super-pouvoirs à présent que Donald Trump siège au Bureau ovale. «Résister», «Not My President»: les maîtres mots sous lesquels se fédèrent les musiques urbaines américaines qui, à coups de performances ou de compilations furax, renouent avec les harangues contestataires. Mais ici, malaise: pour n’avoir hier rien vu des possibles dangers que Trump fait aujourd’hui courir aux libertés individuelles et, pire, s’être parfois complu à hisser le magnat au rang de modèle, la pop américaine soigne une gueule de bois sévère. Et tâche de se refaire une santé.


«The Don»

C’était il y a deux ans à peine. Donald Trump était ce businessman mégalo dont les médias raillaient la vulgarité, les sorties excessives, les alliances improbables ou une vision jugée dépassée du protectionnisme. Mais rien de bien méchant, jurait-on. C’était du spectacle. La mise en scène outrée d’un tempérament impulsif qu’on savourait en famille quand, en prime time, était diffusé le reality show The Apprentice. Trump? Un héros américain un peu barré, ouvertement grossier, dont le nom devenu une marque populaire se déclinait alors au supermarché du coin en parfums, cravates ou vodka bon marché.

Maintenant? Plus rien de tout cela. Nationaliste présumé raciste, sexiste, homophobe et semble-t-il engagé dans un curieux combat contre le réel, «The Don» refroidit les ardeurs de ses admirateurs pop d’autrefois. Les gars du hip-hop en particulier qui, de Kendrick Lamar à Nas ou Lil Wayne, ont loué ses succès avec une constance téméraire au cours des quinze dernières années. Pourquoi? Parce que l’ascension du magnat de l’immobilier s’est déroulée dans le New York en banqueroute des eighties, une ère qui coïncide avec la commercialisation à vaste échelle du hip-hop et l’apparition d’une attitude pleinement incarnée par le milliardaire: là où la frime vaut pour aplomb, la brutalité pour méthode, la vénalité pour valeur. Trump, alors? Dans le rap game, longtemps un synonyme de réussite, de clinquant et de fric comme autrefois Rockefeller ou le Tony Montana de Scarface. A ce point que selon le site Fivethirtyeight.com, son nom serait cité dans 207 sept titres de rap américain publiés entre 1989 et 2014. Et 60% du temps pour en dire du bien…

«Nasty Woman»

Alors aujourd’hui, ils sont où les gros malabars qui autrefois rappaient «vouloir faire de la thune comme Donald Trump»? Occupés à se faire oublier, le temps que la tempête passe. Sauf que ça ne veut pas. Depuis son entrée en fonction il y a quatre semaines, ce type au derme orangé qui, les nuits de semaine, dort à la Maison-Blanche, multiplie décrets, menaces, incohérences ou mensonges (pardon, «faits alternatifs») par lesquels minorités, immigrés, travailleurs ou militants sentent leurs libertés inquiétées – et peut-être demain reculer. Alors, vient maintenant la riposte. Et, bonne nouvelle, avec elle la pop renoue enfin avec sa nature première: nommer son époque, et la braver si nécessaire.

A cette renaissance, il est une date: le 21 janvier, premier jour aux responsabilités de Trump et sa clique, quand la Women’s March réunit un demi-million de manifestants dans les rues de Washington. Présentes: Scarlett Johansson, Alicia Keys ou Madonna se relaient sur scène, dénonçant les risques que l’administration Trump fait peser sur les droits des femmes et des LGBT. Puis apparaît l’actrice Ashley Judd. Plutôt qu’un discours, la star de «Divergente» déclame un poème: «Nasty Woman» («Femme vicieuse»). Ecrit par une inconnue de 19 ans grandie dans le Tennessee, Nina Donovan, ce slam d’une lucidité douloureuse dit cette Amérique sur le point de retourner à ses ténèbres, entre sectarisme, violences racistes, sexisme institutionnalisé. «Je suis une femme vicieuse, y clame Donovan. Mais je ne suis pas aussi vicieuse que Trump et Pence proposés comme seule option dans l’isoloir. Je suis vicieuse comme le combat qu’ont mené les femmes pour parvenir à me faire entrer dans cet isoloir.» Choc.

Résistance

Intense, brusque, d’une colère (noire) contagieuse, Nasty Woman se goûte aujourd’hui en club, arrangé par la productrice techno chilienne Valesuchi. Plus largement, il s’observe comme le point d’appel d’une révolte civique qu’on voit se propager partout aux Etats-Unis, et grâce à laquelle la pop renoue enfin avec une soif de mordre. C’est Bruce Springsteen appelant à «entrer en résistance» lors d’un concert en Australie. Lady Gaga s’affichant durant une manifestation anti-Trump organisée à New York. Arcade Fire, Gorillaz ou Moby mettant en ligne des titres inédits opposés au conservatisme brutal du New-Yorkais. Les rappeurs Eminem ou Mac Miller sortant de leur réserve pour montrer chacun les dents. Ou encore les Stones et Neil Young refusant net que Trump utilise leurs chansons d’une quelconque manière.

Et voilà le travail! Le bouffon d’hier accède au commandement suprême? Le rock renoue avec des instincts rebelles dont il avait été capable treize ans plus tôt, quand Green Day, Foo Fighters ou Sonic Youth ouvraient le feu sur le second mandat d’une administration responsable de l’envoi de troupes en Irak. «Fuck Bush» était le mode d’ordre. «Fuck Trump» est celui sous lequel se fédèrent maintenant R.E.M., The Mountain Goats ou Angel Olsen. Ces trois-là, bons élèves du rock indé, participent à une compilation, «Our 100 Days», dont l’ambition est d’offrir une chanson originale chaque matin des cent premiers jours de Donald à la Maison-Blanche. Les bénéfices iront à des organisations qui bataillent pour préserver des droits (avortement, etc.), tenus en ligne de mire par la nouvelle administration. Bien sûr, il en faudra plus pour faire vaciller Washington. Mais rappeler chaque jour à Ubu-président combien il compte d’adversaires déterminés, c’est déjà cela, résister…


Our First 100 Days, site officiel: www.ourfirst100days.bandcamp.com