Si les temps ont pu changer, c'est grâce au folk. «The Time they are Changing», a chanté Dylan qui, plus génialement que d'autres songwriters protestataires des années 60, a activement fait et écrit l'histoire de la musique. Les vagues pop et rock psychédéliques qui ont déferlé dès 1967 sont devenues miroir d'une époque mouvementée plutôt que son moteur.

Si Jefferson Airplane à San Francisco, les Doors et The Mamas & The Papas à Los Angeles, le Velvet Underground et la Factory à New York, le label Stax de Memphis, les Stooges d'Iggy Pop dans un Detroit en proie aux émeutes noires ou les Beatles, les Rolling Stones, Hendrix et les Who côté britannique ont orchestré avec talent des répertoires pleins de belles et nobles illusions, de désirs de justice et de pureté, ce sont bien des troubadours qui les ont précédés sur les routes de la révolution sociale et culturelle.

Dylan et John Baez en tête chantent à la mémoire des pionniers blancs du protest song comme Joe Hill, Woody Guthrie ou Pete Seeger. Le folk comme véhicule social et politique. Ces baladins pacifistes d'avant la déferlante baba cool rayonnent déjà aux prémices de la guerre du Vietnam en parallèle à la philosophie méditative chère aux écrivains beatniks. Ils constituent autant d'inspirations pour la cristallisation de la seconde étape de la contre-culture américaine dont le magazine Rolling Stone devient l'un des étendards depuis San Francisco.

Histoire de rappeler que les graines du fameux «Summer of Love» californien, bande-son planante des hippies plantées avec le festival pop de Monterey en 1967 et qui ont germé jusqu'à Woodstock en 1969, sont fortement contenues chez quelques porte-parole folkeux de la génération Dylan. Si dans leur Histoire du rock (Ed. Tallandier), Jacques Barsamian et François Jouffa rappellent justement que «cette musique des hippies a été engendrée par le mal d'être de toute une génération, avec la volonté de refuser les excès et le gâchis de la société de consommation (cf. Mai 68 à Paris), l'hégémonie américaine culturelle et économique sur le tiers-monde, la nécessité d'accorder les mêmes droits civiques aux citoyens de couleur, Noirs ou descendants des Peaux-Rouges, ainsi qu'aux minorités sexuelles, et surtout le refus d'aller casser du Viet, de défolier un pays, de bombarder ses habitants au nom du monde dit libre», la genèse de cette période charnière en termes de transformation culturelle et sociale s'enracine dans une plus lointaine mémoire collective. De l'Amérique au chaudron du printemps parisien, d'Est en Ouest et du Nord au Sud, le folk-rock aura attisé les vents de révolte.

Hélas, les effets du «Summer of Love» se dissiperont très brusquement. Tous les préceptes baba cool, de l'introspection au trip écolo-orientalisant, du retour à la nature à la révolution par le recours au LSD et autres hallucinogènes, s'écroulent net le 8 août 1969. Dans l'horreur du meurtre de l'actrice enceinte Sharon Tate et de quatre de ses amis fomenté par Charles Manson, ex-chanteur passé gourou d'une communauté dont les membres ont perçu des ordres sataniques dans les couplets-refrains beatlesiens de «Helter Skelter», tout espoir d'un monde meilleur part en fumée. Clou enfoncé encore par le meurtre d'un fan des Rolling Stones par des Hells Angels assurant leur service de sécurité, durant un concert à Altamont le 6 décembre 1969. Quelques mois après Woodstock et un peu moins d'une année avant les morts de Hendrix et Janis Joplin, la parenthèse psyché-pop perd ses ultimes illusions et ses dernières plumes indiennes.