Gnarls Barkley. The Odd Couple. (Atlantic/Warner)

On les a repérés, ces deux dernières années, en uniforme d'académie anglaise, blanchisseurs d'Orange mécanique, superbes à Montreux dans leurs pyjamas laiteux et puis, aujourd'hui, en poupées vaudou, dents écartées de mariés macabres. Il y a, chez Gnarls Barkley, outre leur nom imprononçable né d'un cadavre exquis, une obsession. Celle du travestissement, du carnaval cannibale, de l'imagerie psychotique. Leur premier clip, leur premier tube («Crazy»), était un test animé de Rorschach, tératologie afro-punk, sur lequel le monde entier, en 2006, a dansé.

Et ils reviennent après avoir pillé la banque, dans ce hold-up du siècle qui consacrait deux âmes errantes de l'underground new-yorkais. Un gros d'Atlanta, dont la voix est celle d'une petite fille aux pieds écrasés. Un long de Manhattan, DJ de l'impossible, le moins charismatique qui soit. Il y a deux ans, il faut l'avouer, on avait rencontré Ahmet Ertegun, patron d'Atlantic, qui traitait de Gnarls comme il avait parlé en leur temps des Rolling Stones. On n'y avait pas cru à cette passion tardive pour un duo au nom, oui, imprononçable de starlette irlandaise. Un mois plus tard, Gnarls faisait le gros des bandes FM.

Deux ans ont passé. Et le nouvel album, The Odd Couple, sanctionne l'attente éperdue. Il fallait à tout prix confirmer qu'on n'avait pas rêvé. Cee-Loo, le gros avec pas de cheveu du tout, celui qui entre en scène et devient la proie exclusive des regards, n'a pas changé de timbre. C'est une voix à pression, dont certains jets, dans la vivacité, la foi, l'élan, habitent quelquefois les églises dominicales de l'Amé­rique méridionale. Un gospel, c'est cela, mais qu'on aurait rangé à l'école du rock, des tessons de bouteille et des nuits qui finissent mal. Les textes, il faudrait en dire beaucoup. Toujours à mi-chemin de l'hystérie et du malheur feint.

The Odd Couple rompt pourtant avec l'esthétique dub grimaçante de St. Elsewhere. Jamais loin de Motown, la prouesse ne se situe plus au niveau des textures sonores. Mais de l'aplomb. Les batteries flambent et les bras se dressent. Il faut aller dénicher les tempi lents, les ballades aux nerfs séchés, ce «Who's Gonna Save My Soul», du Marvin Gaye passé au Kärcher de Bristol, pour saisir où fond Gnarls Barkley aujourd'hui. L'élégance de «No Time Soon», la folk psyché de Woodstock qu'on pleure encore à l'ère postindustrielle.

Il pleut sur Gnarls Barkley. Derrière chaque apothéose lyrique, il y a un petit diable qui casse l'ambiance. L'ère du soupçon, au fond, où l'on ne peut plus faire un tube sans avoir en tête la machinerie commerciale, Baudrillard, le désir et sa marchandisation. De ce point de vue, Cee-Lo est effectivement un frère de Andre 3000 (Outkast, d'Atlanta aussi). Une maîtrise méticuleuse de l'histoire africaine américaine, des chants de prisonniers à Duke Ellington, qui apparaissait dans un de leurs clips. Le tout fourbi dans la marmite du sample hip-hop et de la déconstruction hilare.

Le DJ Danger Mouse ne semble parfois plus y croire qu'à demi. Il refile une batterie carrée sur ses bonnes idées boiteuses. Et c'est cette imperfection dans la profusion, ce sens de la moustache sur la Joconde, qui rendent Gnarls Barkley si nécessaire. Même si leur nom n'est pas facile à dire.