The Verve. Forth. (Parlophone/EMI)

Richard Ashcroft aime son passé. Ou faut-il plutôt penser que l'insignifiance de ses trois albums solo l'a poussé à se détourner d'un présent sans issue? Toujours est-il que la plus belle gueule de la galaxie pop d'outre-Manche clamait il y a une année qu'«on ne peut pas tourner le dos à ce qu'on a été» pour justifier un des retours les moins attendus sur les scènes d'Albion. Oui, The Verve avait décidé de se recomposer et de partir sur les routes pour tester des morceaux en gestation dans les studios d'enregistrement. Les tabloïds se sont alors frotté les mains: voilà que la rupture d'un silence qui avait duré presque dix ans allait apporter de la matière fraîche dans les rubriques des frasques, solidement occupées jusque-là par Pete Doherty et Amy Winehouse.

L'histoire de Verve, que son chanteur aime au point de l'avoir réactualisée aujourd'hui avec Forth, est à elle seule un catalogue de déboires que les bandes anglaises savent compiler comme nul autre: hôtels détruits, consommation massive de substances illicites, séparations brutales en pleine tournée, procès en série, toujours perdus (contre la maison de disques Verve qui leur impose l'article The, contre Rolling Stones pour le repiquage du thème qui fera de «Bitter Sweet Symphony» un tube planétaire). Des faits divers heureusement compensés par un volet artistique de haute tenue.

Car, si les deux premiers albums du groupe de Wigan demeurent aujourd'hui encore parfaitement dispensables, personne n'a oublié ce magnifique chant du cygne qu'a été Urban Hymns (1997), chef-d'œuvre pop qui propulsa The Verve aux côtés des maîtres du genre de l'époque, Blur et Oasis. Alors que la flamme semble s'éteindre du côté de ces derniers (on attendra la sortie du prochain CD Oasis pour le requiem), The Verve démontre avec Forth qu'on peut toujours parcourir les voies de la pop, à défaut d'avoir des arguments pour surprendre ses fans.

Les dix morceaux réactivent en effet une grammaire désuète dans ce troisième millénaire, c'est le grief qu'on pourra porter à Forth, si avare en innovations du langage. Mais il reste que, à l'exclusion de quelques rares passages à vide (le niais «Love Is Noise», notamment), The Verve n'a pas perdu une once de sa science des mélodies, qu'il enrobe dans une palette de couleurs variées. Du psychédélique «Sit And Wonder» aux aériens «Judas» et «Valium Skies» en passant par le rock de «Colombo», le groupe paraît obsédé par la nécessité d'envoûter l'auditeur et de le mener dans ses longues pérégrinations. Le procédé, qui se révèle par endroits efficace et agréable grâce surtout à une voix claire et écorchée, se révèle lassant à d'autres.

C'est que cette pop orchestrale, que Radiohead a magnifiée dans son passé, tombe trop souvent dans le piège des étalages inutiles, des ascensions progressives qui ne mènent nulle part. Que faire, dès lors des huit minutes de «Noise Epic» ou de sept interminables qui clôturent l'album avec le pensum qu'est «Appalachian Springs» sinon assouvir l'envie irréfrénable d'un sain «forward»? A l'élégance des sons et des mélodies, à la perfection maniaque accordée à la production il ne manque à Forth que le sens de la concision, essentiel pour ne pas égarer l'auditeur.