Martina Topley-Bird. The Blue God. (Independiente/Musikvertrieb)

La dernière fois que l'on avait croisé sa route, c'était au cœur d'une nuit moite du Montreux Jazz Festival. Ange noir en parure orange, Martina Topley-Bird jouait tour à tour les froides et célestes conspiratrices. Malgré son chant d'une sensualité à couper le souffle, aussi métissé que les origines de cette native d'Angleterre, les climats musicaux avaient d'abord baigné dans des marécages de blues toxiques avant de plonger dans des corps-à-corps soul détrempés. L'ex-muse et compagne de Tricky, qui hante encore de son grain enténébré les partitions vénéneusement trip-hop des Maxinquaye et Pre-Millenium Tension du chanteur anglais, concrétisait là son émancipation en solitaire délétère.

Quatre ans après cette prestation scénique et cinq depuis son premier ballon d'essai discographique, Quixotic, l'Anglaise à la voix de glaise et de braise plus que de bitume s'est partiellement métamorphosée. Pas question d'avaler la renaissance que suggère «Phoenix», l'addictive entrée en matière suspendue et tournoyante choisie pour The Blue God. Un deuxième disque aux options pop, lorgnant vers des lignes plus claires et d'assumées légèretés mélodiques. Sans oublier de dérouler le tapis rouge aux plus insidieuses salissures sonores pour que la tonalité de l'ensemble ne s'apparente point à de la béatitude pop. Mis en son et arrangés par l'incontournable et redoutable Danger Mouse (The Grey Album, les roboratifs Gnarls Barkley, Beck bientôt), les douze apôtres du «Dieu bleu» de Martina Topley-Bird alternent encore subtilement grésillements rétro-soul et futuristes projections électro-pop.

L'album a aussi évacué à bon escient ce timbre souffreteux qui semblait devoir coller à la gorge de Martina Topley-Bird dans la catégorie égérie trip-hop passée. Reste évidemment la raucité naturelle de son grain, mais il se voit ici patiné à l'envi. Entre les tangages et roulis du groove et les vagues psychédéliques. Plutôt que de vouloir souffler à la fois le chaud et le froid, les chansons choisissent la brise. Douceur diffuse, chaleur infusée, les climats enveloppent cette voix voluptueuse pas toujours comparée à raison à celles de Billie Holiday, Nina Simone, Macy Gray ou Beth Gibbons.

Martina Topley-Bird révèle toute sa grâce, sa classe, parfois encore un peu miaulée-voilée mais diablement envoûtante sans devoir forcer le trait. Plus encore que les subtiles atmosphères d'eaux douces (irrésistible tournerie de «Poison»), de langueurs désenchantées, de parfums sucrés, c'est elle qui jette le trouble: chagrine («Valentine»), caressante (harmonieux «Baby Blue»), espiègle («Da da da da» et sa bande-son en crescendo amplifié qui semble passer de la TSF à la radio numérique), feutrée («Snowman»), mystérieusement inquiétante («Shangri La», «Razor Tongue») ou aguicheuse («Something to Say»).

Etourdissant par moments encore, ce répertoire de The Blue God qui entremêle délicatement soul, rock, pop, jazz, ethno et electro bénéficie d'orchestrations luxueuses mais toujours discrètes.

Quelques voix filtrées, des bruits ambiants et trouvailles sonores apportent un nuancier supplémentaire à ce second essai chaleureux. Coup de maître d'une déesse vocale, dont on n'a pas fini d'explorer les entrailles.