Sophie Hunger. Monday's Ghost(Two Gentlemen/Irascible).

La scène du Montreux Jazz l'a confirmé avec clarté il y a quelques mois: Sophie Hunger est la plus belle étoile que le paysage helvétique ait vu passer depuis au moins une décennie. Sur les planches du Miles Davis, on attendait ce soir-là les géantes que sont Camille et Yael Naim, on allait se retrouver soufflé par une petite Zurichoise aux mouvements à peine esquissés, au verbe avare et hésitant, qui appréhendait le don de soi avec une retenue poignante. Le concert de la grande timide déclinait alors les lignes de son premier album, Sketches On Sea… (2006) qui l'avait catapultée à l'improviste dans les oreilles de quelques fouineurs têtus. On découvrait aussi, durant cette soirée des dames, une partie importante des nouvelles compositions qui allaient habiller Monday's Ghost.

Et d'entrée, une évidence se profilait: en deux ans seulement, Sophie Hunger avait parcouru un très long chemin; les nouveaux morceaux laissaient apercevoir une maturité rare, un équilibre parfait dans les arrangements et dans les lignes mélodiques. Cette sensation se confirme pleinement aujourd'hui, sur un disque enregistré entre Bruxelles et Lausanne et produit par Marcello Giuliani.

L'évolution de la production est d'ailleurs ce qui frappe en premier les oreilles qui se rapprocheront de Monday's Ghost: plus envoûtante, plus riche aussi dans le dispositif instrumental, elle contribue à donner l'impression que Sophie Hunger a voulu abandonner en partie le ton extrêmement dépouillé de ses débuts pour livrer un produit nettement plus construit. Une orientation qui se révèle gagnante puisque Universal a d'ores et déjà décidé d'adopter l'album et de le commercialiser hors frontières helvétiques dès 2009.

A 25 ans, Sophie Hunger a mis donc de la chair à sa musique. Elle s'octroie désormais des escapades – courtes heureusement – sur des pistes résolument rock («The Boat Is Full», «The Tourist»). Et là, pendant quelques minutes, on perd de vue les qualités qui ont fait la force de la chanteuse et on est face à une artiste qui se confond avec tant d'autres, avec celles qui ont depuis longtemps débroussaillé ce territoire (PJ Harvey et Feist notamment). Pour retrouver le vertige, il faut s'accrocher aux plages moins électriques. Aux volets pop de l'album («House of Gods» et «Teenage Spirit»). Et, plus encore, aux nombreuses ballades qui se déploient avec une justesse de ton rare et une intensité bouleversante.

On résiste ainsi très difficilement à «Walzer Für Niemand», où la voix qui implore se greffe à merveille sur un piano qui fait ressurgir les couleurs pastel des impressionnistes. On ne peut retenir les frissons que provoque «Rise and Fall», sublime de mystère, où l'écriture de la chanteuse dévoile une maîtrise ahurissante de plusieurs registres. On reste bouche bée, enfin, face à «Drainpipes», ballade crépusculaire qui s'abandonne lentement à des tons épiques.

S'il fallait un adoubement au parcours foudroyant de Sophie Hunger, celui-ci se manifeste dans les ultimes minutes de Monday's Ghost, avec «Spiegelbild» que la chanteuse revisite en compagnie du père spirituel de la scène suisse: Stephan Eicher.