On les voit passer, tour à tour, avec ce corps sur le dos. Gravir des escaliers, se prendre les pieds dans les virages, ne pas passer les portes. Il faut être courageux pour être contrebassiste. L’un d’entre eux gare sa voiture sur le trottoir devant le local de répétition, histoire d’économiser quelques pas. On se dit déjà que cet hommage à Popol Lavanchy sera un encombrement. Sept contrebasses autour d’un père absent. Lui-même, l’année dernière encore, trimballait sur les pavés pentus de Lausanne cet outil en forme de femme. Et ne s’en plaignait pas.

Chacun se souvient de Popol, décédé en juin 2011, à 63 ans, plus jeune que sa basse. Contrairement au tromboniste Jean-François Bovard, son frère dont il disait qu’il était un «Monsieur Musique» et qui avait un matin rasé sa moustache signalétique, Lavanchy n’avait jamais renoncé aux attributs qui le distinguaient. Il portait barbe buissonneuse et bonnet de mouton, mémoire d’un Pays-d’Enhaut qu’il n’avait jamais trop quitté. Popol était venu tard à la musique, il avait fait psychologue. Et continuait de vous dévisager de loin avec l’air de vous sonder le dedans, plein de bienveillance terrienne.

Alors, quand Popol est mort, lui qui avait joué treize fois au festival Onze + dans tous les harnachements possibles, ses organisateurs ont décidé de lui offrir la scène une ultime fois. Popol jouait Mingus, il jouait vaudois, il jouait solo, il avait un trio Poursuite et un quintette popolien; il était de cette culture qui ne prétend rien mais fait du jazz en terre romande une mine de sel. Pour cet hommage, à suivre mercredi et baptisé «D’Hommage», on a invité sept bassistes qui le connaissaient parfaitement, sur le bout de doigts cornés, et qui savaient combien l’art est un témoin qu’on passe sans jamais reprendre son souffle.

Ils sont sept. Ils ont écrit, selon leur âge respectif, un chapitre plus ou moins dense de cette histoire de fond de scène. Le contrebassiste, c’est celui qu’on n’entend jamais mais dont on regrette l’absence quand il s’est tu. Ils s’accordent, ce n’est pas une mince affaire. Un vrombissement qui s’épaissit sous un archet grésillé. On dirait le chant de mille bonzes sur les sommets de l’Inde du Nord. La rumeur d’un haut-fourneau. Ivor Malherbe, un activiste au savoir large, dit que, cumulé les âges des basses et de leurs propriétaires, il y a en a pour quatre siècles de musique, dans ce petit local du Flon.

On attend Mathias Demoulin qui trie ses partitions; il a les yeux d’une douceur mutine et un petit son si agile qu’il paraît toujours suspendu au-dessus des ébats. ­«Allez, on y va», rue Jean-Yves Petiot. Il faudrait un jour raconter l’histoire de la Suisse romande à travers la basse de Petiot, il a joué Duke Ellington et sur les plateaux télévisés, il a fait du bal et de l’expérimental, il est un patrimoine et une moustache qui tressaille lorsque la musique est bonne. Ils s’attaquent à une pièce de Popol, «Clochard». D’emblée, on ne rigole plus.

Le morceau est d’une simplicité si effrayante, l’harmonie des basses est d’une telle clarté, que rien ne semble pouvoir être joué autrement. Jocelyne Rudasigwa économise son vibrato, il y a chez elle une sécheresse qui couve un feu braisé. Fabien Sevilla rudoie les quatre cordes: de menus coups secs qui n’épuisent pas la perfection de la composition. Ils sont sept, ils sonnent comme un. «On croyait qu’il y avait un type de personnalité qui correspondait à la contrebasse», explique le jeune Manu Hagmann. «Depuis qu’on répète pour ce projet, on sait que c’est faux.»

Ils ne jouent pas seulement des morceaux de Popol. Ils ont apporté leurs compositions. Comme Pierre-François Massy dont les partitions ont été rédigées pour un concours d’athlètes chinoises plutôt qu’une armada de luths énormes. C’est ce qu’on apprend de cette répétition: la contrebasse est un instrument dont on obtient le plus lorsqu’on ne s’arrête pas sur son apparente balourdise. Ils donnent chacun le sentiment de sautiller sur des nuages. D’avancer sur des eaux qui ne relèvent même pas leur présence.

Franchement, on pouvait raisonnablement avoir des doutes. Une création fabriquée et un casting choisi par un festival, le petit côté testamentaire de l’hommage rendu, le choix de réunir sept contrebasses alors que Popol n’a jamais souhaité que le mariage des timbres. Ils ont raison, pourtant. Ils ajustent, pour cette nuit unique, une expérience de haute intensité, dont ceux qui l’auront vécue se souviendront. Ils en appellent à la majesté du bois, autant qu’à cette silhouette brigande, à la poétique d’un homme qui marqué l’aventure de nos terroirs.

Pendant la pause, ils sirotent un café en parlant du temps qui passe. Ils parlent de Petiot qui a été, pour plusieurs d’entre eux, leur porte d’entrée. Il hausse les épaules: «Moi je préfère être vivant et qu’on ne me rende pas hommage.» Ils s’accordent encore – la basse est un monument rétif. On ne s’attarde pas sur l’émotion. Ils racontent encore quelques blagues de contrebassistes. «C’est le seul instrument qui, joué dans les aigus, devient grave.»

«D’Hommage pour Popol». Avant le Dave Douglas - Joe Lovano Quintet. Me 31 octobre, 20h30. Casino de Montbenon, Lausanne. www.jazzonzeplus.ch

Ils ne jouent pas seulement des morceaux de Popol. Ils ont apporté leurs compositions