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Poppée et Néron pris au piège d'un sitcom

Une comédie de mœurs? Ou un scandale politique? Truffée de gags et de coups de griffe, la nouvelle production du «Couronnement de Poppée» à l'Opéra de Zurich se laisse voir tout en escamotant le cœur de la partition. Nikolaus Harnoncourt, dans la fosse, revient à un compositeur qu'il chérit depuis plus de trente ans

Assagi, Harnoncourt? Plus mesuré, mais pas moins ardent. Il y a trente ans, le chef autrichien entamait un cycle légendaire des trois opéras de Monteverdi à Zurich. Le metteur en scène Jean-Pierre Ponnelle avait opté pour une lecture néoclassique du Couronnement de Poppée; le pionnier des instruments d'époque rendait sa saveur astringente à une musique trop longtemps desséchée. Aujourd'hui, la star Harnoncourt fait ses retrouvailles avec Poppée et Néron, toujours à Zurich. Sa vision perdure, alors que la nouvelle production de Jürgen Flimm – malgré son pep et ses séductions – n'ose trancher dans le vif d'une partition sanglante.

Problème: que faire d'une histoire qui paraît si loin de nous? Les metteurs en scène d'aujourd'hui s'échinent à débarrasser le mythe de ses lauriers et de ses toges romaines. C'est une erreur. Le dernier opéra de Monteverdi se veut avant tout une satire politique. La prétention au pouvoir, l'accession à la toute-puissance et le désir comme marchepied alimentent une intrigue riche en rebondissements. C'est que la Venise de 1642, comme l'explique l'écrivain français Vincent Borel, «se désignait l'héritière de la République romaine et combattait la Rome papale en utilisant la décadence des empereurs de jadis comme repoussoir». Ici, rien de tout cela. Le livret de Busenello grouille de caractères. Jürgen Flimm en profite pour brosser une galerie de personnages bien sentis et bien stéréotypés: une love-story digne d'un sitcom.

Sommes-nous à Dallas? Néron ne vit plus dans un palais, mais dans une demeure luxueuse. Les grands espaces, les parois de béton et les meubles design évoquent le rêve américain. Cette «domus aurea» – conçue par Annette Murschetz – abrite les appartements de Sénèque (un attique encombré de bouquins poussiéreux), d'Octavie (un loft au premier étage) et de l'empereur, bien sûr. Un plan d'eau sert d'atrium. Une grande carte de l'Europe dresse les ambitions impérialistes de Néron. Play-boy gâté, cet écervelé succombe au charme ravageur de Poppée, prête à tout pour destituer sa femme Octavie et s'emparer de la couronne.

L'habileté de ce dispositif est qu'il tourne sur lui-même. La rotation du bâtiment permet d'entrer dans l'univers de chaque personnage. Jürgen Flimm met littéralement les individus à nu. Poppée et Néron s'ébattent en slips dans leur lit rouge tandis que deux soldats en tenues de mafieux (lunettes noires, complets Armani) montent la garde à l'extérieur. Octavie, seule dans son loft, se lamente sur son sort. Elle intime à l'autre cocu, le pauvre Othon, de tuer sa rivale Poppée – celle qu'il aimait – sous peine de calomnie. Tout ce petit monde s'affaire et s'agite sous le regard des ménagères qui passent l'aspirateur et s'octroient des pauses-bananes bien méritées. Des filles au sourire Pepsodent délivrent des pizzas express. Cosy et futile.

Dopée à la testostérone, cette mise en scène divertit. Mais il ne faut pas chercher plus loin. Jonas Kaufmann (Néron) joue sur son physique de latin lover pour donner corps à un manager «yuppie» irascible et fragile. La voix, sensuelle et riche en nuances psychologiques, séduit davantage que celle de Juanita Lascarro (Poppée) qui n'a pas tout à fait les épaules du rôle – elle remplace Vesselina Kasarova souffrante. On retiendra surtout László Polgár, formidable Sénèque empli de suffisance. Ce timbre grave, sonore, dépourvu du moindre vibrato, rend justice aux semonces creuses du philosophe. Francesca Provvisionato, Octavie pleine de fiel et d'amertume, et Franco Fagioli, Othon aussi tragique que sincère, sont à suivre. Et que dire de Jean-Paul Fouchécourt? Avec sa coiffure permanentée, sa cravate et sa jupe noire, le ténor français compose une Arnalta aussi mondaine que garce. Son physique sec contraste avec l'autre Nourrice (excellente Kismara Pessatti), boudine, empesée.

On rêverait d'une mise en scène qui allierait les mœurs libertines à l'arrière-plan politique. On se contente pour l'heure d'une comédie rondement menée. Optant pour une instrumentation opulente, Harnoncourt appelle des sonorités moins drues que par le passé. Mais l'énergie est là. Les chalumeaux de l'ensemble La Scintilla caquettent, les harpes égrènent leurs harmonies comme des pépites d'or. Une force tranquille en contraste avec la lectures dépouillées des chefs actuels.

Le Couronnement de Poppée, Opernhaus Zurich, les 25, 27 février et 1er mars à 19h30, les 5, 17 et 18 mars à 19h. Loc. 01/268 66 66.