Y a-t-il une digue qui tienne devant la déferlante populiste? C’est la question du moment. Classes politiques, décideurs, médias, simples citoyens, tout le monde ou presque s’échine à trouver le bon anticorps contre ce mal qui ronge les démocraties de l’intérieur. Mais il n’est pas facile à combattre: il faut d’abord être sûr que le remède ne va pas le rendre encore plus fort. Toute erreur de diagnostic serait donc fatale. On l’a vu avec la résolution prise par le Parlement européen contre les atteintes à l’Etat de droit dans la Hongrie de Viktor Orban. Cela suffira-t-il pour persuader ses électeurs qu’ils ont fait fausse route en prenant la voie du nationalisme eurosceptique?

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Quelles que soient ses variantes, le succès du populisme naît d’une fracture entre la politique des «élites» et une partie de l’opinion qui a le sentiment que ses intérêts sont mal défendus et qui se sent par conséquent dépossédée de ses prérogatives démocratiques. Les remises en cause actuelles du consensus libéral sonnent un peu juste et un peu faux. Juste, car on peut difficilement contester que la rupture de confiance plonge ses racines dans l’évolution des démocraties vers une gouvernance désincarnée, souvent plus attentive aux lobbys qu’aux citoyens. Faux, puisque le populisme ne fait que remplacer une élite par une autre, probablement pire que la précédente, et sans les garanties offertes par l’Etat de droit.

Aux racines du fascisme

Une chose est certaine, les deux types de pouvoir ont en commun une certaine propension à abuser de la légitimité soi-disant donnée par la volonté populaire – même si ce n’est pas exactement de la même manière. Or la manière, cela compte. Rien de tel qu’un retour aux origines pour s’en convaincre. Qu’est-ce donc que ce fascisme qui revient dans les discussions? Parmi les définitions possibles, allons chercher aux racines historiques du phénomène. Un roman italien un peu oublié devrait nous y aider.

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Fontamara d’Ignazio Silone fut écrit et publié dans l’exil, en Suisse plus précisément, où le livre parut en 1933. Œuvre forte et inclassable, elle est vite devenue dans le monde entier un symbole de ce que la littérature peut dire des crises du siècle. C’est l’histoire des habitants d’un petit village des Abruzzes, confrontés à la mainmise des élites fascistes sur leurs terres. Les notables qui les ont exploités jusqu’alors leur ont toujours laissé de quoi survivre. Mais le monde change sans qu’ils le voient. Qui parmi eux a jamais entendu parler de Mussolini?

Chèques en blanc

Un jour, les hommes de la communauté ont la mauvaise idée d’apposer leur signature au bas d’un document laissé en blanc que leur présente un fonctionnaire inconnu, leur expliquant qu’il s’agit d’une pétition organisée dans leur intérêt. Or ils viennent de céder à leur insu le principal cours d’eau du village au représentant local du nouveau régime. Les habitants essaient alors de se mobiliser par tous les moyens pour récupérer leurs droits, mais leurs efforts se heurtent à une répression brutale qui condamne les survivants à quitter le pays.

Lorsque le fonctionnaire tend à ses interlocuteurs la feuille vierge qui va faire leur malheur, il n’oublie pas de préciser, pour les encourager, que les autorités d’aujourd’hui, contrairement aux précédentes, font grand cas de leur opinion. L’exploitation sait varier ses formes en fonction des régimes politiques. Les chèques en blanc se signent dans toutes les langues. Certains laissent plus de chances de recours que d’autres. A condition de bien lire.


Extrait:

«Si votre respectable personne m’assure qu’il n’y a rien à payer, je signe le premier.»
Il signa le premier. Puis moi; mais je pris la précaution – je peux le dire maintenant – de signer du nom de feu mon père, en pensant: on ne sait jamais. Puis Ponce Pilate, qui était à côté de moi, signa à son tour. Puis Zompa. Puis Marietta. Et les autres? Comment leur poser la question? Etant donné l’heure tardive, il était impossible d’aller de maison en maison. Le cav. Pelino trouva la solution. Nous lui dicterions les noms de tous les habitants de Fontamara et, lui, il les enregistrerait. Nous fîmes ainsi. Un seul cas entraîna une discussion, celui de Berardo. Nous voulûmes faire comprendre au cav. Pelino que Berardo n’aurait signé pour rien au monde, mais il fut enregistré lui aussi.»


Fontamara, d'Ignazio Silone, Grasset, 294 p.