«Une folie, ce Don Juan!» Robert Christe n'y croit pas encore. Il presse le pas, se rend à l'Eglise des Jésuites pour la répétition générale d'un spectacle qu'il a longtemps mûri. «Beaucoup d'agitation, beaucoup d'agitation.» Chemin faisant, l'homme penche ses yeux vers le sol, scrute la glace, tout en énumérant les projets que sa fondation mène depuis dix ans. «Nous avons fait les Passions de Bach, Le Messie de Händel, la quasi totalité des Symphonies de Beethoven, pourquoi pas Don Juan?» Oui, d'accord, mais à Porrentruy? Pas de théâtre, pas de maison d'opéra. A peine une estrade dans une église.

Trois semaines de folie pure («On ne dort plus la nuit»). Trois semaines de répétitions non-stop pour rendre au libertin son libre arbitre. Il a fallu tout inventer, tout reprendre à zéro pour échafauder un spectacle de qualité comme si l'opéra de Mozart n'avait jamais encore été joué. Robert Christe, psychiatre retraité et père spirituel de la Fondation Axiane – celle qui a beaucoup fait parler d'elle l'été dernier en ressuscitant le Graduel de Bellelay –, a réuni autour de lui une équipe de jeunes musiciens sélectionnés dans les conservatoires de la Suisse, de la France et de l'Allemagne. «Je ne crois pas aux orchestres constitués. Je crois surtout à l'expérience humaine. L'atelier d'Axiane permet à des gens qui ne se connaissent pas de découvrir ensemble une œuvre sans préjugés.» C'est dire l'énergie investie dans un projet ambitieux. «Nous ne voulions pas de demi-mesures. Et surtout, il fallait trouver des chanteurs qui soient prêts à revenir aux sources de l'opéra sans l'avoir joué au préalable.»

C'est que Robert Christe et ses deux associées – la cheffe d'orchestre Mélanie Thiébaut et la metteuse en scène Anne-Marie Deschamps – ont leur petite idée sur Don Juan. Débarrassant le mythe de ses perruques, ôtant les masques pour révéler la nature profonde d'un être fragile, ils ont imaginé une mise en scène dans un décor minimal, histoire de rendre ses lettres de noblesse à un drame qui n'a rien de giocoso. «Il y a quand même des morts, ce n'est pas une rigolade!» En termes psychanalytiques, Don Juan est à classer parmi les «hyperactifs, paranoïdes, incapables de nouer une relation avec quiconque». Aussi vive qu'un concentré de vitamines, Mélanie Thiébaut abonde dans ce sens. «Nous avons voulu casser l'image du libertin, du beau cavaliere. En réalité, Don Juan traverse surtout des échecs: Donna Anna appelle à la vengeance, Zerline ne cède pas à son charme, et Donna Elvira n'arrive pas à le récupérer. Et surtout, il a commis un meurtre.» Un drame de l'absurde, en somme.

Avec trois fortes personnalités aux commandes, les chanteurs ont dû ranger leur ego au tiroir. «Je suis venu avec ma conception de Don Juan, et tout a été «démoli» – façon de parler – pour chercher dans une autre direction, explique l'Espagnol Bernard Arietta. C'est d'ailleurs difficile de saisir mon personnage, parce qu'il me fuit, moi aussi.» Patrice Balter, un fidèle d'Axiane qui incarne Leporello, apprécie le temps imparti aux jeunes chanteurs. «Contrairement à d'autres productions, nous pouvons pousser l'analyse très loin. L'approche psychanalytique du Docteur Christe permet de comprendre l'envers des personnages.» Pour ces chanteurs, le défi n'est pas tant de se mesurer à un chef-d'œuvre, mais de s'adapter à un lieu étranger à l'opéra. «L'orchestre n'est pas installé dans une fosse, mais sur des gradins, ce qui fait que nous chantons de dos par rapport à la cheffe d'orchestre. Il a fallu plusieurs jours pour que chacun trouve ses repères. Il y a eu des moments de découragement. Mais cela nous a contraints à imaginer des solutions.»

A voir la répétition générale de mercredi soir, Porrentruy peut s'enorgueillir d'un spectacle de haute tenue. Les chanteurs, dirigés avec sobriété, entrent dans la peau de leurs personnages. Les décors, limités à l'essentiel, les beaux costumes et les lumières éclairent les tiraillements de l'âme. Seule Vanessa Le Charlès, dans le rôle écrasant de Donna Elvira, a paru dépassée. «C'est la première fois que je la vois avec une petite faiblesse», commente Anne-Marie Deschamps. Et d'ajouter: «Ce soir, ils ont consumé autant de calories que s'ils avaient chanté Wagner.» Une dame, à l'issue du spectacle, se répand en éloges: «Vous imaginez Don Juan à Porrentruy? Normalement, il faut aller à Bâle, à Zurich, pour voir une chose pareille. Je vous le dis: je suis très émue.»

Don Giovanni de Mozart, Ancienne église des Jésuites de Porrentruy, ve 4 et sa 5 mars à 20h. (Loc. 032/466 42 41 ou http://www.axiane.ch)