A la porte des multinationales

Livre Dans «Can I?», le photographe lausannois Giacomo Bianchetti teste ainsi les limites du contrôle de l’image, et celles du pouvoir

C’est une succession de portes fermées, plus ou moins proches, plus ou moins de face. Les entrées de multinationales sises en Suisse, de Nestlé à UBS en passant par Givaudan, Swiss Re, ou Swatch. Durant les premiers mois de 2012, Giacomo Bianchetti, étudiant à l’école de photographie de Vevey, a entrepris de dresser un catalogue de ces accès clos. Plaçant sa chambre grand format et son trépied sur le domaine public, juste à la limite de la propriété de l’entreprise, il a consigné les réactions. Dans plus de la moitié des cas, un garde l’a questionné, lui a intimé de cesser la prise de vue, a parfois appelé la police. Toujours, le jeune homme a rétorqué qu’il se trouvait dans son bon droit, puisque l’on peut photographier ce que l’on veut depuis l’espace public helvétique, à l’exception d’individus qui s’y opposeraient. Sur ses clichés, point d’humains, seulement des barrières et des verrous.

Les dialogues, enregistrés, sont reproduits dans un livre, Can I?, qui vient d’être publié aux Editions Haus am Gern. On dirait du Labiche. «L’école photo de Vevey?» demande l’employé de Richemont. «– Oui! – D’accord… Et c’est où, c’est à Genève? – Non… c’est à Vevey.» Ou encore, devant chez Givaudan: «En Suisse, depuis le domaine public, j’ai le droit de prendre une photo. – Oui, mais là vous n’êtes pas sur le domaine public, vous êtes sur le domaine de l’entreprise. – Si, je suis sur le domaine public, monsieur. – Non. – Je suis sur le domaine public. – Non. – Ehm… (déplacement pour chercher le plan du cadastre) c’est le domaine public 40-20. C’est la route. – Là vous êtes sur le trottoir, oui, tout ça c’est notre parcelle. – Monsieur, vous pouvez bien regarder, ça c’est le trottoir. Cette ligne, qui arrive jusqu’ici exactement, c’est le domaine public. Ça, c’est du canton de Genève. […] – Si vous étiez… si vous étiez… là vous êtes vraiment… Vous êtes vraiment… juste à côté. Vous jouez sur les mots. Vous seriez un petit peu plus loin, vous preniez de loin l’entreprise, il n’y aurait pas de problème.»

Anonymat de façade

Les échanges, plus ou moins cordiaux et savoureux, en disent long sur la volonté de contrôle de leur image qu’ont ces grandes sociétés. La discussion devant le siège d’UBS, à Zurich, occupe 13 pages de l’ouvrage. Giacomo Bianchetti évoque «un dispositif expérimental pour tester les limites du pouvoir». «L’entreprise et ses actionnaires ont tendance, parfois, à ne pas respecter certains principes légaux ou éthiques, échappant aux sanctions en utilisant des arguties juridiques et des stratagèmes complexes. En tant que simples citoyens, nous n’avons que peu de contrôle sur ces phénomènes», note le Lausannois, remettant en cause, par son travail, «la quiétude helvétique de l’anonymat et de la discrétion».

Une autre exposition questionne actuellement la façade des grands groupes. State Business, projet nominé au Prix Elysée, et présenté au musée éponyme, traite du marché de la défense et de la surveillance. Mari Bastashevski, Danoise née à Saint-Pétersbourg et résidant en Suisse, demande à quelle distance elle peut photographier les bâtiments. «En établissant la limite, mes interlocuteurs s’inscrivent dans mon projet et définissent une distance qui les définit. C’est le seul moyen de montrer quelque chose dans un domaine où rien n’est à voir», souligne l’artiste.

Can I?, Giacomo Bianchetti, Editions Haus am Gern, 2014.