Richard Hugo. Si tu meurs à Milltown. Trad. de Michel Lederer et Jean-François Le Ruyet. Albin Michel, 298 p.

Hugo, prénom Richard. Trop peu connu de ce côté-ci de l'Atlantique, il fut pourtant un des pionniers de la fameuse école du Montana, une sorte de mentor qui, tout au long des années 1970, inspira James Welch, James Crumley, William Kittredge ou Jim Harrison. Tous le citent comme leur maître, même si son nom ne figure pas au faîte du panthéon. Normal: Hugo entendait rester un franc-tireur, un marginal, dans cet Ouest cambrousard dont il explora ombres et décombres. Et puis, il y avait l'alcool, qui lui brûla trop vite les ailes, le condamnant à s'envoler prématurément, à 59 ans.

Hugo naquit en 1923 à Seattle. Son père disparut presque aussitôt et sa mère, qui sortait à peine de l'adolescence, le confia à ses grands-parents. Ils l'élevèrent tant bien que mal dans la banlieue ouvrière de la ville, à White Center, un quartier frappé de plein fouet par la crise économique des années 30. Mais ce quartier-là resta sa patrie spirituelle, un lieu emblématique qu'il «emporta partout avec lui». Voilà pourquoi Hugo allait devenir le porte-parole des déclassés, dans ses romans comme dans ses poèmes. Son œuvre? Un trop bref requiem, où l'Amérique de la Grande Dépression se disloque sur des terres elles-mêmes délabrées – celles des villes sinistrées et des paysages saccagés de l'Ouest. C'est donc sur des cendres que Hugo déposa ses livres, avec une écriture rugueuse, minimale, noueuse comme une souche de séquoia. Mais suffisamment visionnaire pour transcender les décors qui lui servent de théâtre. «Je m'intéresse au local et pourtant il reste clair que si je me dis régionaliste, la région en question est passablement vaste», ironisait l'auteur de La Mort et la belle vie, un roman qui rata d'un rien le Prix Pulitzer, en 1981.

Si tu meurs à Milltown est un précieux florilège où sont rassemblés des essais, des souvenirs, des poèmes. Et un polar au titre évocateur, The Saltese Falcon: on y retrouve Al Barnes, le détective fétiche de Hugo, et deux ados du Montana qui, dans un garage abandonné, sur le siège d'une vieille Ford, ont découvert un étrange butin – un squelette… Une enquête démarre, menée comme du Dashiell Hammett, auquel ce roman rend hommage. Mais il est hélas inachevé: Hugo allait le terminer lorsqu'une leucémie l'emporta, en 1982.

Dans les neuf essais qui suivent, il parle de son enfance à White Center, du cinéma, de Missoula – le sanctuaire littéraire du Far West – des lieux dont il s'inspire, de la poésie des Indiens d'Amérique, ou de son séjour en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale: des pages croustillantes où il raconte comment il fut décoré de la Distinguished Flying Cross pour avoir bombardé par erreur, du haut de son B 24, une montagne déserte des Alpes, du côté d'Innsbruck… Plus loin, Hugo revient à son métier, avec une modestie exemplaire. «Un rien me pousse à écrire: du papier, des crayons, un rapide coup d'œil sur les objets négligés de tous, et une énorme dose d'égarement. Rien de très sorcier», dit-il simplement, pour résumer son évangile littéraire.

Restent ces poèmes magnifiques et poignants – une cinquantaine – choisis dans une œuvre qui ne cesse de dépeindre les terres dévastées d'un Ouest jamais mythifié. Loin des clichés nostalgiques, loin des westerns écolo et des chevauchées fantastiques, Hugo explore des paysages composés de villes fantômes, de mines désaffectées, de bleds couverts de poussière, de bars paumés, de ravins remplis de carcasses de voitures rouillées, de banlieues urbaines noyées dans le chagrin et le mauvais bourbon. Chacun de ces poèmes est un petit roman à lui seul, dépouillé, écorché, sabré net comme du Raymond Carver. «Chaque jour qui passe, tu es un étranger», écrit Hugo, dont la voix blessée ressasse toute l'amertume d'une humanité qui se traîne lamentablement, en titubant vers le pire. Cette voix-là sonne juste. Et parce qu'elle déborde de fraternité, elle est bouleversante.