Au plus profond des nuits new-yorkaises, Anthony Coleman ressemble à

un phare. Un soir, il manie un clavier électrique au sein des Cubanos Postizos du guitariste Marc Ribot. Le lendemain, il fonde un quintette de facture classique mais d'approche avant-gardiste dans un club aseptisé. Le pianiste se produit presque quotidiennement, avec la constance d'un pilier du mouvement juif de Manhattan, avec aussi la nécessité de gagner sa vie. A New York, la créativité est un gage de survie.

On arpente longuement le quartier du «Village», sorte d'enclave européanisante de la cité, pour dénicher un immeuble effrité. Premier choc. Le lumineux saxophoniste Charles Gayle, souffleur de free, est accoudé à la rampe d'escalier. Il vit deux étages plus haut. Il faut alors chercher vaillamment la porte d'Anthony Coleman; aucun nom sur les portes. Dans le couloir blafard, une étoile de David laisse penser qu'on frappe au bon endroit. Après plusieurs minutes d'attente, un homme hirsute, à demi nu, entrouvre la porte. Second choc. John Zorn est là, dans un grand éclat de rire: «Je ne crois pas que ce soit moi que vous voulez rencontrer!» Le saxophoniste, grand manipulateur de la scène downtown sémitique, indique l'appartement d'en face, où dort encore son ami et collègue Anthony Coleman…

Plus tard, dans un parc saturé de festivités rock et de silhouettes interlopes, Coleman raconte d'un jet quels sont les liens flagrants entre le free jazz des 60's et la scène alternative juive des années 90. Dans un français parfait, avant de finir le Balzac qu'il garde dans son sac et de se rendre à une rétrospective du cinéma de Kiarostami, le captivant pianiste offre la vision la plus claire qui soit de ce qu'est, aujourd'hui, un musicien libre à New York.

Free jazz

«Nous avons tous été, chacun à notre manière, influencés par cette musique. Dans les années 70, il y avait toute une scène venue de Saint Louis qui a fait une sorte de pont entre le free jazz des fondateurs et notre musique. Je parle de Julius Hemphill, par exemple. C'étaient des musiciens qui n'utilisaient pas forcément l'énergie de solistes. Ils se servaient davantage du silence. En même temps, j'allais écouter le plus souvent possible Cecil Taylor ou Thelonious Monk. J'étais une tabula rasa à cette époque, comme une éponge. Tout ce que je voyais m'influençait.»

Premières armes

«Dans les années 80, lorsque j'ai commencé à jouer, il y avait toute une galaxie de petits clubs alternatifs. Nous jouions même chez des particuliers, avec une brosse à dents sous les yeux! Il y avait beaucoup de performances artistiques. Nous pouvions aussi écouter la même semaine Ornette Coleman, Art Ensemble of Chicago et John Cage. Je travaillais à la Soho Music Gallery, un magasin de disques, avec John Zorn. Nous étions un des seuls disquaires à posséder autant d'enregistrements de musique africaine ou brésilienne. Des gens comme Brian Eno ou David Byrne découvraient chez nous ce type de sons encore assez méconnus.»

John Zorn

«Je ne savais pas du tout quoi faire. Pendant mes études, la grande vogue était le Third Stream, une sorte de mauvais compromis entre le classique et le jazz. J'étais perdu. Un jour, John Zorn, dont je n'avais pas écouté la moindre note, m'a appelé. Son pianiste Wayne Horvitz était absent. Il m'a dit de venir improviser. Sur une feuille, il avait dessiné des rectangles, des points, des traits et griffonné quelques mots. En rompant avec l'esprit des solistes, à la manière d'Albert Ayler, John Zorn m'a montré le chaînon manquant entre notre génération et les précédentes. Son apport a donc été fondamental.»

Judaïsme

«Au début des années 90, il y a eu comme un souffle juif sur New York. Nous avons tous plus ou moins commencé à travailler autour du klezmer, des musiques hassidiques. Je ne peux pas dire, pour mon cas personnel, que cet élan ait été très religieux ni même très ethnique. Alors, je me voyais mal ajouter à ma musique quelques gammes de l'Europe de l'Est et prétendre que je pensais à mes grands-parents. La revendication excessive de l'Holocauste m'a toujours déplu. Ma culture, ce n'est pas la Shoah, mais la piscine ou la télévision! Pourtant, je pense que, comme le peuple noir l'a fait à travers le free jazz, la diaspora juive devait aussi accéder à une sorte d'émancipation par la musique. D'où l'intérêt du mouvement alternatif juif.»

Anthony Coleman:

«Sephardic Tinge (Tzadik/Karbon), «Disco By Night» (Koch).