La géométrie établit que le cercle se construit autour d’un point central. Si tous les visages ne sont pas ronds, le portrait adopte un même principe: il se construit autour du regard. Et aussitôt les choses se compliquent. Car le «miroir de l’âme» est volatil, trompeur, hermétique. Il y a déjà deux points centraux, deux yeux. Ceux-ci peuvent être fermés quand le sujet dort ou repose sur son lit de mort, ou se dérober quand il tourne la tête. «Le portrait, c’est un regard, mais aussi une chevelure», sourit Frédéric Pajak, commissaire de l’exposition Portrait, autoportrait au Musée Jenisch, à Vevey.

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Cela fait un demi-siècle, depuis son passage aux Beaux-Arts de Lausanne, que l’écrivain et dessinateur, Grand Prix suisse 2021 de la littérature pour l’ensemble de son œuvre, nourrit un projet de réflexion sur le portrait et sa relation avec l’autoportrait, tant il est vrai qu’un portrait est une forme d’autoportrait. «Tout dessinateur, en dessinant l’autre, se dessine lui-même; en se portraiturant, il fait le portrait d’un autre», rappelle-t-il lorsqu’il ne cite pas Oscar Wilde dans Le Portrait de Dorian Gray: «Tout portrait qu’on peint avec âme est un portrait non du modèle, mais de l’artiste.» Fredéric Pajak a trouvé de quoi nourrir son vieux rêve dans les 45 000 œuvres que conserve le Musée Jenisch.

Pièce archéologique

Si la visite de l’exposition n’obéit pas à un itinéraire précis, elle s’articule autour d’une pièce archéologique majeure, un «portrait du Fayoum», soit un portrait funéraire sur bois, remontant à l’Egypte romaine. Du fond des yeux de cet homme barbu, vingt siècles nous contemplent. Sur les 212 pièces exposées, le dessin prime, parce qu’il détient une part de secret que la peinture, plus grandiloquente, peine à transmettre: «Le dessin a les charmes de la chose qui s’apprête à s’évanouir dans l’oubli et qui du seuil se retourne pour vous dire: «Je fus», disait Paul Budry, cité dans le catalogue.

La fragilité d’un trait de crayon s’avère bouleversante quand Hodler veille Valentine à l’agonie, poignant quand Martial-André Lefebvre croque des gosses dans l’après-guerre. Friedrich Dürrenmatt avait conclu un pacte avec le peintre Varlin: le dernier à partir dessinerait le premier sur son lit de mort; l’écrivain a gagné… Andy Warhol exécute vers 1953 une sage Girl’s Head (Tête de Fille) bien éloignée du pop art qui fit sa gloire. A la gouache et à l’aquarelle, Henri Michaux esquisse trois individus fantomatiques. Roland Topor brosse aux crayons de couleur un Portrait de Nicolas Topor, son fils, tandis que Sonja Hopf invoque dans un maelström de burin la figure tragique de Gudrun Ensslin. Le visage de Freddy Buache émerge d’une nuée de fusain estompée par Valentine Schopfer, Rembrandt roule des yeux dans une eau-forte de 1630, Voltaire lève le sourcil…

Mais voici que les modèles se soustraient aux artistes. La belle Bianca tourne la tête tandis que Joël Person n’a que des cheveux à représenter. Et puis l’art du portrait déborde de l’être humain, l’attention se porte sur nos compagnons à quatre pattes, chats, chiens, chevaux, voire une Tête de bélier mort

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Portrait déconstruit

Aux incroyables autoportraits de Karl Beaudelère émergeant d’un magma de traits au stylo-bille répond Autoportrait de Mix & Remix, qui, réalisé quelques semaines avant le décès du dessinateur, renoue avec l’enfance de l’art: deux points, deux traits, l’un vertical, l’autre horizontal légèrement incurvé vers le haut. «Avec cette œuvre, Mix & Remix nous dit par où̀ tout commence et ce qui restera dans notre souvenir: l’esquisse d’un visage», note Frédéric Pajak.

Par-delà les styles et les techniques, chacune de ces œuvres venues d’époques et de cultures différentes témoigne d’un fragment d’éternité. On a cru que la photographie allait supplanter le dessin, il n’en est rien. «La photo saisit un moment précis du visage, pas le dessin, qui procède d’un choix de l’artiste.»

Le beau catalogue qui accompagne l’exposition veveysanne s’ouvre sur un essai brillant de Frédéric Pajak: Quels sont ces visages qui nous répondent? Remontant aux origines mythologiques et historiques du portrait, il évoque la fille du potier Butadès qui traça un cerne autour de la silhouette de son fiancé partant pour un long voyage et les «Rieurs de Rouffignac», deux visages au profil caricatural qui se bidonnent depuis quelque 13 000 ans sur la paroi d’une grotte du Périgord. Il s’interroge sur les mystères des Ménines de Vélasquez, de la Joconde de Léonard. Il redit son admiration pour Giacometti, susceptible de revenir «pendant 10 000 ans» sur un portrait avec la certitude de l’inachèvement. Il interroge le portrait déconstruit que pratiquait Bacon, selon lequel «plus ce que vous faites est artificiel et plus grandes sont les chances pour que cela ait l’air réel»…

Le catalogue s’enrichit de quatre dessins originaux de Micaël, traduisant avec humour les ambiguïtés de l’autoportrait. Il montre notamment un artiste mécontent ayant déjà brisé six miroirs dans son impuissance à se représenter. Mais est-il possible de rater un autoportrait? La tache floue pourvue d’un groin de guingois qu’aurait barbouillée un maladroit ne lui ressemble-t-elle pas forcément dans la balourdise ou l’impéritie? Le commissaire Pajak récuse: «Oui, il y a des autoportraits ratés. Quand l’artiste cherche une vérité qu’il ne trouve pas.»

Regard térébrant

A l’étage, le Musée Jenisch consacre une exposition à Oskar Kokoschka qui entre en résonance avec Portrait, autoportrait. Centrée sur les années 1920, Oskar Kokoschka. L’appel de Dresde témoigne d’une époque où, enseignant à l’école d’art de Dresde, le peintre d’origine austro-hongroise se remet des graves blessures reçues pendant la guerre et peint de nombreux portraits. «Le portrait est le grand sujet de Kokoschka, attaché à la figure humaine tout au long de son parcours artistique, rappelle Aglaja Kempf, conservatrice de la Fondation Oskar Kokoschka. Il a eu des mots assez durs contre l’art abstrait qui évacue la figure humaine.» Celle-ci reste au centre de ses préoccupations comme en témoignent les œuvres choisies dans le fonds du musée.

On y trouve une huile étrange et tendre, Mutter und Kind (1921), la mère ayant les yeux baissés sur l’enfant alors que celui-ci regarde hors cadre, des aquarelles de jeunes filles au regard térébrant, des autoportraits aussi: «Kokoschka étant assez fier de sa personne, il se mettait en scène de façon christique pour augmenter son aura.» L’autoportrait qu’il brosse pour l’affiche d’une exposition zurichoise en 1923 produit l’effet contraire sur les nazis qui y voient un exemple d’art dégénéré.


A voir

«Portrait, autoportrait», Musée Jenisch, Vevey, jusqu’au 5 septembre.

«Oskar Kokoschka. L’appel de Dresde», Musée Jenisch, Fondation Oskar Kokoschka, Vevey, jusqu’au 5 septembre.

A lire

«Portrait, autoportrait», texte de Frédéric Pajak, Les Cahiers Dessinés/Musée Jenisch Vevey, 256 pages.