A l'époque où Je Danse le Mia faisait fureur sur les ondes FM et dans les boîtes de nuit, et malgré deux premiers albums très réussis (De la planète Mars, et Ombre est lumière), on pouvait encore prendre IAM pour un simple phénomène de mode. Au mieux voyait-on alors dans le posse marseillais un sympathique renfort à la vague naissante du rap hexagonal; au pire Akhenaton et ses complices passaient pour un vulgaire quarteron de beaufs méridionaux, genre moustache, survêtement et chaîne en or.

Enfin reconnu et respecté, le groupe phocéen compte aujourd'hui parmi les formations les plus performantes du paysage musical français. Et ce rôle de chef de file, IAM le prend très au sérieux. Loin de s'être assis sur ses lauriers après le succès de L'Ecole du micro d'argent, le gang rap a, au contraire, su s'ouvrir à de nouveaux horizons, que ce soit dans le domaine de la production ou qu'il s'agisse d'expériences solitaires: IAM a réalisé la bande originale du film Taxi pour le compte de Gérard Pires, Akhenaton prépare actuellement le tournage de son premier long métrage, Comme un aimant. Et, outre ce début de flirt avec le cinéma, le groupe vient de créer son propre label (lire ci-dessous). Ce qui n'a pas empêché chaque membre du posse marseillais (exception faite des danseurs) de s'exprimer individuellement, sans que jamais l'esprit collectif d'IAM ait à en pâtir. Regard croisé.

Akhenaton: le chef de file

Considéré comme le leader d'IAM, Akhenaton a été le premier, voici déjà trois ans, à s'engager dans l'aventure en solitaire. Voyage en Italie sur les traces rouge sang des Corleone, Métèque et mat fait un peu figure de pèlerinage, de retour aux sources, pour ce petit-fils d'immigrés italiens symbolisant aujourd'hui la réussite pour des milliers de jeunes des cités.

Enregistré entre Naples et Capri, cette première escapade hors des terres du posse marseillais navigue entre la Calabre et New York, évoquant pêle-mêle les difficultés du quartier, le poids de la tradition, l'angoisse de la prison et la misère sociale. Album intimiste, empreint d'une sourde nostalgie, Métèque et mat vaut peut-être avant tout par les qualités propres de son créateur, confirmant s'il en était encore besoin, les talents d'auteur d'Akhenaton. Tendue, précise et riche, son écriture frappe juste et fort, s'appuyant sur un imparable sens de la formule et un goût insatiable pour la tchatche.

Akhenaton, «Métèque et mat», Delabel/EMI.

Kheops: pour quelques dollars de plus

Difficile d'aborder Sad Hill comme un authentique album solo. Pour réaliser sa superproduction en forme d'hommage au western-spaghetti, l'autre membre fondateur d'IAM s'est en effet entouré d'une véritable pléthore d'invités.

Du Troisième Œil à Faf la Rage, en passant par Def Bond et ses incontournables compagnons de chambrée (Akhenaton en «Sentenza», Shurik'n en «Joe l'Indien», Freeman en «Tuco» et Kheops en «Blondin»), c'est toute la famille du rap marseillais qui s'est mise au labeur. Avec en prime la présence au générique de quelques gars de Sarcelles. Et non des moindres, puisque l'on retrouve également Stomy Bugsy et Passi (ex-Ministère Amer) sur Sad Hill.

Au total, Kheops et les siens ont réuni dix-sept titres truffés de références cinématographiques sur un album à déguster après avoir revu Le bon, la brute et le truand, histoire de planter un peu le décor.

Kheops, «Sad Hill», Delabel/EMI.

Shurik'n: Marseille for ever

Avant de devenir Shurik'n, rappeur au sein de l'un des meilleurs groupes de l'Hexagone, Geoffroy (Jo) Mussard, s'est longtemps adonné au kung-fu, arrachant deux Coupes de France et un titre de champion d'Europe 1988.

De cette passion pour les arts martiaux, Shurik'n a conservé l'énergie, le goût de l'effort et de la combativité. Epuré, sérieux et grave, D'où je viens reprend donc logiquement à son compte une partie de ce qui a fait l'identité d'IAM: un côté guerrier urbain, nouveau samouraï, si patent sur la pochette de L'Ecole du micro d'argent, qu'on dirait tout droit sortie d'un film de Kurosawa. Et même si le rap de Shurik'n reste profondément ancré dans la réalité marseillaise (Où je vis, Manifeste), sa musique ne se refuse pas quelques escapades plus «exotiques» (Samouraï, Oncle Shu). Au total, Où je vis séduit surtout par son élégante âpreté et la qualité d'un habillage sonore à la finesse malheureusement trop rare.

Shurik'n, «Où je vis», Delabel/EMI.

Imhotep: Royal architecte

L'architecte sonore du gang marseillais vient à son tour de livrer un premier opus solo. Mais contrairement à ses camarades, le maître des samplers a choisi d'emprunter les chemins de traverses. Longue et somptueuse escapade entre Essaouira et Detroit, Blue Print se balade avec une légèreté éthérée hors des sentiers battus du rap.

En alliant des sonorités puisées dans la tradition maghrébine et des colorations plus urbaines, presque industrielles, Shurik'n a sculpté une œuvre subtile et intelligente. Fragile et savante construction d'un musicien qui se gausse des conventions. Emballée de touches électroniques aussi soft qu'efficaces, cette heure de musique instrumentale où se reconnaissent les influences du trip hop, du reggae, de la dub et du hip hop, déroutera sans aucun doute le fan de base, mais il régalera d'autant les oreilles plus curieuses. Une authentique réussite, qui élargit (encore) un peu les frontières de la «planète Mars».

Imhotep, «Blue Print», Delabel/EMI.