Hanif Kureishi. Le Corps. Trad. de Mona de Pracontal. Christian Bourgois, 370 p.

Souvenirs et divagations. Trad. de Jean Rosenthal. Christian Bourgois, 418 p.

«Mon père, dit Hanif Kureishi, rêvait de devenir écrivain.» Il écrivit d'ailleurs, obsessionnellement, toute sa vie, mais sans réussir à intéresser le moindre éditeur. Son fils raconte cette quête désespérée en ouverture de Souvenirs et divagations (Dreaming and Scheming), dans un chapitre intitulé «L'Ecriture: un don». On comprend alors que le jeune Anglo-Pakistanais du Bouddah de banlieue est devenu auteur à scandale et à succès au nom de ce père qui avait quitté l'Inde à 20 ans et n'y était jamais retourné.

La cinquantaine venue, Hanif Kureishi semble apaisé. Certaines des huit nouvelles réunies sous le titre de la plus longue, Le Corps (The Body and Seven Stories) sont empreintes de tendresse, particulièrement «Barouf dans l'arbre». Un père promène ses trois enfants dans le parc. Qui ira rechercher le ballon coincé dans les branches? Ce récit dessine sa ligne anodine devant un arrière-plan plus complexe qu'il n'y paraît: les familles recomposées, le conflit entre l'éducation autoritaire à l'indienne et le souhait intime d'être un père affectueux. «Les enfants, comme le désir, brisaient ce qui semblait établi, c'était un bien», conclut le narrateur de cette saynète domestique. Un autre père se trouve confronté, le temps d'un week-end, à l'hostilité d'un gamin et réussit à trouver la bonne distance («Le vrai père»). Un fils, cette fois adulte, accompagne sa mère sur la tombe de son père («Au revoir, maman») et cette journée qui s'annonçait comme un calvaire s'achève sur un inattendu constat de bonheur.

C'est que le héros de cette nouvelle a renoncé à ses illusions. Pensant à ce qu'il voudrait transmettre à sa fille adolescente, il constate que «la clarté n'avait rien d'éclairant. Un être humain avait besoin de confusion et de pagaille – de quelques bons nœuds bien difficiles et de frustrations utiles. Alors, on pouvait retrousser ses manches et se mettre au travail.» Ce que l'auteur lui-même a fait quand, adolescent, il a fui dans l'écriture la médiocrité de la vie de banlieue. Fils d'une Anglaise et d'un Pakistanais, né en 1949, il a réussi mais non sans pertes et fracas. L'expérience du racisme, omniprésente dans ses articles comme dans ses nouvelles, une vie privée troublée qu'il a exposée dans Intimité (le roman qui servit de base au film de Patrice Chéreau), ont laissé des traces. Aujourd'hui, écrivain reconnu, scénariste à succès – son premier texte publié était My Beautiful Laundrette, pour Stephen Frears – professeur dans des ateliers d'écriture, il a réussi au-delà des espérances de son père, à la fois fier de son héritier et humilié par cette ascension.

N'empêche qu'il y a une mélancolie, voire une amertume, qui s'exprime surtout dans les nouvelles. Celle qui donne son titre au recueil, «Le Corps», est une fable philosophique teintée de science-fiction: un écrivain vieillissant se voit proposer un corps neuf pour abriter son cerveau toujours alerte. Il décide de tenter l'aventure pour six mois et choisit, dans une collection de cadavres congelés, un beau jeune homme au physique de footballeur italien. Rompant avec sa vie rangée, en congé conjugal et social, Adam, homme nouveau, va faire une triste expérience: une enveloppe séduisante ne garantit nullement contre l'érosion du désir. Et, de plus, le retour en arrière promis se révélera impossible: le transfuge devra errer sans feu ni lieu, sans but ni identité.

Cette inquiétude, c'est aussi celle de l'auteur, pris dans sa double appartenance culturelle que lui rappelait sans relâche l'Angleterre de Mme Thatcher, au temps de son adolescence, mais aussi sa famille pakistanaise quand elle déferlait à grand bruit dans sa banlieue londonienne ou quand, plus tard, il lui rendait visite à Karachi. Cette ambivalence, qu'il a magnifiquement décrite dans Le Bouddah de banlieue, ressort bien dans les articles regroupés sous le titre «Politique et culture», particulièrement dans un hommage appuyé au quatuor de Liverpool («Huit bras pour vous tenir»): «La vie ne nous proposait ni guide ni modèle parmi les politiques, les militaires ou les religieux, voire parmi les vedettes de cinéma, comme pour nos parents. Ma génération vénérait footballeurs et pop stars et trouvait ses exemples dans les Beatles.»